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jeudi 13 novembre 2014

On m'a dit que...

On m'a dit que...
  • je ne pouvais pas "avoir" un stérilet car je n'ai pas encore eu d'enfant,
  • je ne pouvais pas avoir recours à la stérilisation car je voudrais peut-être des enfants dans quelques années,
  • je devais avoir un frottis même si j'ai moins de 25 ans, parce que j'ai commencé à avoir une activité sexuelle il y a quelques années,
  • je devrais faire une mammographie avant 50 ans parce qu'on sait jamais et qu'il vaut mieux dépister trop tôt que trop tard,
  • je devrais faire une mammographie à 80 ans parce qu'on sait jamais et qu'il vaut toujours mieux dépister,
  • je ne devais pas avoir de relations sexuelles pendant la grossesse,
  • je devais faire le dépistage du diabète gestationnel même si je n'ai aucun facteur de risque parce qu'on sait jamais et qu'il vaut mieux faire un test pour rien, 
  • je ne devais pas prendre de bain après un accouchement,
  • je devais attendre un mois pour reprendre les rapports sexuels avec mon mari mais que "ça" devait être fait avant la visite post-natale à six semaines,
  • je devais ne donner que 4 fois le sein par 24 heures à ma fille de deux mois,
  • je ne devais SURTOUT PAS m'endormir avec elle dans mon lit,
  • je ne devais surtout pas utiliser de liniment pour nettoyer ses fesses,
  • je n'avais pas besoin de faire la rééducation du périnée car j'ai eu une césarienne...
On dit tellement de choses aux femmes, enceintes ou non et aux jeunes accouchées.
On dit tellement de choses qui ne sont pas le moins du monde justifiées.

Et pourtant, en médecine, et donc en gynécologie-obstétrique, nous sommes tenus à ne délivrer que des informations conformes aux données actuelles de la science, comme il nous l'est clairement exigé dans nos codes respectifs de déontologie.
Art 32 du Code de Déontologie des Médecins : "le but du médecin est d'apporter au patient la résultante des connaissances  acquises tout au long de ses études, et de son expérience, à condition qu'elles soient conformes aux données actualisées de la science". 
Art 11 du CDM : "il devra constamment mettre à jour ce qu'il a appris". 
Art R4127-325 (Code de Déontologie des Sages-femmes) : "dès lors qu'elle a accepté de répondre à une demande, la sage-femme s'engage à assurer personnellement avec conscience et dévouement les soins conformes aux données scientifiques du moment que requièrent la patiente et le nouveau-né".
Art R4235-11 (Code de Déontologie des Pharmaciens) : les pharmaciens ont le devoir d'actualiser leurs connaissances.

On parle également d' "Evidence-based medicine" que l'on peut définir ainsi : l'"Evidence-Based Medicine" (EBM ou médecine factuelle) se définit donc comme l'utilisation consciencieuse et judicieuse des meilleures données (preuves) actuelles de la recherche clinique dans la prise en charge personnalisée de chaque patient" (Sackett, 1996). Ces preuves proviennent d'études cliniques systématiques, telles que des essais contrôlés randomisés, des méta-analyses, éventuellement des études transversales ou de suivi bien construites. (Source  et source)

Nos conseils, nos "on dit que", devraient donc toujours être basés sur les données actuelles de la science. 
Lors de mon DIU de lactation humaine et d'allaitement maternel, c'est ainsi qu'étaient dispensés les cours. Des études, des études et encore des études.

Seule une médecine basée sur les preuves peut être vraiment respectueuse du patient. Nos patients ne sont pas des enfants à qui l'on peut raconter des "bobards" car ils sont trop jeunes ou trop immatures pour comprendre. Nos patients devraient être nos collaborateurs et une collaboration ne peut fonctionner sans une parfaite franchise et honnêteté. 

Alors, pourquoi, en gynécologie-obstétrique, en 2014, presque 2015, entend-on encore tous ces "on m'a dit que" ? 

La féministe cynique en moi répondrait très facilement : "parce que ce sont des femmes". Les femmes ont été si longtemps considérées comme secondaires par rapport aux hommes, comme incapables de prendre des décisions. Mais pourtant, ce sont aussi des femmes, sages-femmes, médecins ou pharmaciennes, qui répètent ces "on m'a dit que"... Sauf qu'être une femme ne sous-entend pas être féministe et que la médecine reste encore actuellement un milieu très patriarcal.

Mais est-ce la seule raison ?

Une autre réponse me vient à travers la théorie des "tiroirs de la communication".

En effet, lors du cours sur la communication au DIULHAM, Ingrid Bayot nous avait expliqué ce qu'elle appelait "les tiroirs de la communication". 
    1. On trouvait en premier tout ce qui touchait à l'expérience : un échec d'allaitement, une erreur de diagnostic... et à l'affect : des convictions religieuses, des phobies... 
    2. Dans le deuxième, on mettait tout ce qui était démontré, scientifiquement valable : les études sur la guérison spontané des moins de 25 ans en cas de lésions cervicales, les pourcentages de mort subite du nourrisson en cas de cododo, les effets bénéfiques de l'allaitement...
    3. Dans le dernier, on retrouvait tout ce qui était adapté à tel patient : sa peur des microbes, son envie d'allaiter longtemps, son niveau socio-professionnel...
    Elle nous expliquait que lorsqu'on donne des conseils, quels qu'ils soient, on piochait tantôt dans un tiroir, tantôt dans un autre. En tant que professionnels de santé, nous ne devrions jamais nous servir du tiroir 1 (ou disons plutôt que nous devrions bien le connaître pour ne pas nous laisser parasiter). Le 2 parait idéal pour répondre aux exigences des codes de déontologie. Sauf qu'il est trop restrictif. Ne donner que des études peut très vite obtenir l'effet inverse. Ingrid Bayot nous avait expliqué que l'idéal, c'était d'identifier son tiroir 1, de se nourrir du 2 et d'utiliser le 3 pour l'adapter à CE patient. 

    Or, que voit-on aujourd'hui ? Un tiroir 2 malmené, un tiroir 1 hypertrophié et un tiroir 3 complètement nié.
    En effet, pour se baser sur des études, il faut encore qu'il y en ait. Ou qu'on donne du crédit à celles qui existent. Or, les études que l'on peut trouver en gynécologie et obstétrique se penchent généralement sur des sujets plus "sérieux" que celui de ces "on m'a dit que".
    • A-t-on déjà vu une étude sur les risques infectieux liés à un la prise d'un bain en post-partum ? En tout cas, je n'en trouve pas lorsque je recherche sur Google Scholar. Par contre, je trouve des articles sur la dépression du post-partum ou les hémorragies. Certes, ce sont des sujets plus "sérieux". Est-ce parce qu'il s'agit de sujets "basiques" de femmes que ces études n'ont pas été menées ? De sujets d'apparence triviaux ? Ou est-ce parce que les professionnels de santé qui mènent ces études sont déconnectés des préoccupations pratiques des femmes ? Ou que ceux qui s'en préoccupent n'ont pas accès à la recherche, comme c'est le cas pour les sages-femmes ? 
    • A-t-on déjà vu des études sur l'impact du cododo ? Sur l'allaitement à la demande ? Sur le risque infectieux lié au port d'un stérilet ? Oui. Là, oui. Et pourtant, les professionnels les négligent. Pourquoi ?  Pourquoi en effet les professionnels de santé refusent-ils de voir ces résultats ? Pourquoi certains professionnels bafouent volontairement les recommandations (comme c'est le cas pour le dépistage des cancers féminins par frottis ou mammographie) ? Parce que leurs croyances, leurs peurs, leurs expériences personnelles viennent parasiter leur jugement. Le fameux tiroir 1.

    Voilà finalement peut-être une triple explication à ces "on m'a dit que" : trop de tiroir 1, une absence de tiroir 2 et un tiroir 3 faussé par une vision patriarcale... Un peu rapide, peut-être... Ou peut-être pas. 
    A votre avis ? 

    jeudi 23 octobre 2014

    De la contraception du post-partum

    J'ai assisté il y a quelques jours à un échange sur Twitter sur l'allaitement. Échange entre professionnels de santé concernés et bienveillants, de ces professionnels qui ont abandonné le paternalisme médical pour un respect du patient et de ses choix. Mais pour autant, au cours de cette conversation, une phrase m'a hérissé le poil, m'a mise en colère, sans que sur le moment, je comprenne vraiment pourquoi. 

    Un de ces professionnels rapportait le fait qu'un médecin lui avait dit que la méthode MAMA (méthode de l'allaitement maternel et de l'aménorrhée) en post-partum était suffisante comme moyen de contraception et ceci lui semblait "too much", et que, dire ceci aux accouchées, c'était leur "offrir un billet pour revenir dans neuf mois". J'avoue, ça m'a fait bondir. Vraiment. 

    Mais pourquoi ? Pourquoi une réaction aussi épidermique de ma part ? (alors que, je le redis, c'était une conversation vraiment bienveillante)

    J'ai moi-même prescrit des pilules aux jeunes accouchées pendant des années.
    J'ai moi-même tenu le discours que la MAMA, c'était bien mais pas suffisant. 
    J'ai moi-même dit aux femmes (et à leurs compagnons quand ils étaient présents) que c'était "risqué" de sortir de la maternité sans moyen de contraception. 
    J'ai moi-même prescrit une pilule à bon nombre de couples infertiles au prétexte que "on ne sait jamais".

    De ce fait, bon nombre de mes patientes ont sagement, consciencieusement repris une pilule à peine quatre jours après la naissance de leur enfant. 

    Depuis, j'ai passé le Diplome InterUniversitaire de Lactation Humaine et d'Allaitement Maternel. Je connais donc les critères de la MAMA et son taux d'efficacité.
    Depuis, je fréquente des sites de partages de connaissances en gynécologie et ai appris les recommandations de la HAS et de l'OMS.

    Mais ce n'est pas tant la réalité scientifique des arguments qui m'a fait bondir. Non. C'est encore cette impression, ce sentiment que, là-encore, on imposait quelque chose aux femmes. 

    Depuis la polémique sur les pilules de 3ème et 4ème génération, beaucoup de professionnels de santé (sages-femmes et médecins) se sont remis en cause sur leur manière de prescrire. Beaucoup de patientes ont refusé de se laisser imposer des méthodes qui ne leur convenaient pas. On peut voir aujourd'hui dans les magazines et à nos arrêts de bus des plaquettes vantant le fait que "la meilleure contraception, c'est celle que l'on choisit". On respecte de plus en plus le droit des femmes à disposer de leur corps et à choisir leur méthode de contraception (enfin, restons réalistes, lorsque les femmes ont affaire à des praticiens professionnels et respectueux). 
    Et pourtant, dans le post-partum, on impose le plus souvent aux femmes de recourir à une méthode de contraception. 

    Oui, si la MAMA n'est pas respectée, la femme va récupérer une pleine fécondité. Oui. Mais pour autant est-ce lui donner un "billet pour revenir dans neuf mois ?". Les femmes ne sont pas stupides ou inconscientes. Et pour certaines, une grossesse n'est pas un "risque". D'ailleurs pourquoi utilise-t-on si facilement le terme de "risque" ? Il y a déjà un jugement dans ce terme. Il serait plus juste de dire qu'il existe une potentialité de grossesse sans méthode de contraception. Mais qui sommes-nous pour juger si c'est un risque ou non pour la femme ? 
    C'est un risque si nous lui prescrivons une méthode qui lui entraine une phlébite ou un AVC, oui.
    C'est un risque si une grossesse, rapprochée ou non, met sa vie en danger, oui (et encore, y a-t-il tant de risques à l'heure où la médecine surveille  de si près les femmes et les grossesse ?)
    Mais une absence de contraception, un risque ? Non, juste une augmentation des possibilités. 

    Arrêtons de voir les jeunes accouchées comme des idiotes. 
    Arrêtons de penser qu'elles ne sont pas capables de prendre une décision juste, pour elles.
    Arrêtons de penser à leur place. 

    Devenir mère ne nous rend pas plus bêtes qu'un autre femme, juste plus fatiguées !

    Alors, rendons-leur leur liberté de choix en matière de contraception. Et pour cela, une seule méthode me parait efficace : la parole. Expliquons aux jeunes accouchées, de la même manière que nous le ferions pour le reste de la population féminine, les différentes méthodes à leur disposition. 
    Celles qui sont compatibles avec les caractéristiques du post-partum (risque thrombo-embolique supérieur...). 
    Celles qui sont compatibles avec un allaitement (et qui ne vont donc pas faire baisser la lactation...).
    Celles qui sont compatibles avec leur profil hématologique ou vasculaire. 
    Celles qui sont compatibles avec leurs antécédants familiaux et médicaux. 
    Celles qui sont compatibles avec leur mode de vie (de jeunes mamans fatiguées). 
    Celles qui sont compatibles avec leur tolérance personnelle. 
    Celles qui sont compatibles avec leurs désirs de grossesses.
    Etc...

    Et laissons-les faire leur choix. Quel qu'il soit. Même s'il s'agit de ne pas recourir à une méthode de contraception. Et de revenir dans neuf mois.


    (et que le professionnel de santé qui a émis cette remarque soit remercié, il m'a ouvert les yeux sur mes propres contradictions !)

    Quelques liens : 

    jeudi 9 octobre 2014

    De la globalité de l'accompagnement

    A peine a-t-elle commencé à évoquer sa première grossesse que les larmes lui montent aux yeux. Pourtant, son fils de 6 ans joue presque sagement dans la pièce à côté. 
    Mais les larmes viennent, qu'elle essaie de cacher entre deux sourires. 

    L'accouchement s'est-il mal passé ? Non, hormis le fait qu'elle a été déclenchée à 36 SA sur des anomalies du rythme cardiaque fœtal. 
    Le petit a dû passer quelques jours en néonatologie ? Non, même pas. Petit poids mais en pleine forme.
    Les suites ont été difficiles ? Non. il aura fallu un peu plus de temps pour que le bébé reprenne son poids de naissance mais elle l'a allaité pendant sept mois sans souci.

    Alors, pourquoi de telles larmes alors qu'elle débute une seconde grossesse ?
    Peut-être parce qu'il aura fallu six années pour accepter de revivre "ça".

    Ça ?
    Le parcours d'une grossesse.

    Elle n'a eu aucun suivi régulier pour sa première grossesse. Non pas que ce soit une patiente inattentive, loin de là bien au contraire. Mais les contractions sont arrivées trop tôt dans sa grossesse pour que cela soit mis en place. Elle n'a consulté qu'aux urgences de la maternité de niveau 3. Tellement souvent que personne n'a tilté qu'elle ne voyait personne d'autre qu'eux. 
    Tellement souvent que même la sage-femme qu'elle avait contactée pour faire des séances de préparation à la naissance n'a pas tilté. Séances qui n'ont d'ailleurs pas eu lieu puisque la sage-femme ne se déplaçait pas à domicile et que le repos strict lui avait été prescrit dès 4 mois de grossesse. 
    Tellement souvent que la seconde sage-femme, venue la voir à domicile pour enregistrer le bébé et les contractions, n'a pas tilté, la renvoyant d'ailleurs au bout du premier enregistrement directement aux urgences.
    Tellement souvent qu'elle a fini par ne plus rien comprendre de ce qui lui arrivait, de ce qu'on lui demandait : "il faut compter vos contractions", "malheureuse, pourquoi compter vos contractions ???", "mais vous ne savez pas combien vous en avez eu ?"... 
    Tellement souvent qu'elle a fini par ne plus avoir confiance en elle, en eux, en son bébé à naître.
    Tellement souvent qu'elle a fini par ne plus vouloir revivre cela. 

    Mais la vie est plus forte, et le désir d'un autre enfant est revenu, lui tordant le ventre de peur, faisant systématiquement monter en elle des larmes intarissables. 

    Alors, elle a souhaité autre chose pour cette grossesse. 
    Elle a débuté un suivi avec un obstétricien du CHU une semaine après avoir fait son test de grossesse. 
    En parallèle, elle a continué à voir son gynécologue qui consulte en clinique. 
    Elle est suivie, elle a des référents. 
    Elle envisage de faire de la préparation à la naissance avec une sage-femme et commence à se renseigner sur ce qui est possible... et sur la disponibilité des sages-femmes pour venir à domicile si nécessaire.

    Mais les larmes continuent pourtant de couler. 

    C'est à ce moment-là que j'entre dans la partie. Non pas comme une sage-femme puisque je suis toujours autant désœuvrée, mais comme amie et conseillère. Je l'oriente alors vers une sage-femme que je connais bien, spécialisée dans les troubles de la périnatalité et qui exerce au CHU. Le contact se passe très bien, les larmes coulent mais les mots, les maux, sortent. 

    Sauf que le monde médical lui impose un choix : hôpital ou clinique ? Lequel des deux obstétriciens ? Elle sait que les prises en charge sont différentes mais elle n'arrive pas à se décider, elle tremble, elle doute : "et si ce bébé était de nouveau prématuré ? Et si cette grossesse était aussi délicate ? Où serait-elle le mieux prise en charge ? Au CHU qui sait si bien gérer la pathologie ? Dans cette clinique où on privilégie l'accompagnement humain ? Sauf que la sage-femme qu'elle voit au CHU n'y sera pas..." Elle doute, elle tremble et les larmes coulent, intarissables.

    Elle entame son sixième mois et n'a toujours pas choisi... et les larmes coulent toujours.

    Que se serait-il passé si cette femme n'avait eu qu'un seul référent pour sa première grossesse ? Une sage-femme, un obstétricien qui l'aurait connu, qu'elle aurait connu ? 
    Que se serait-il passé si cette femme avait eu un "praticien-ressource" qui aurait pu répondre à ses questions, entendre ses craintes et lui tenir un discours unique et adapté à ce qu'elle vivait ?
    Que se serait-il passé si cette femme n'étaient pas tant passé aux urgences, n'avaient pas rencontré autant de professionnels de santé différents ? 
    Que se serait-il passé si cette femme avait eu confiance en elle, en celui qui aurait suivi sa grossesse, en son bébé à naître ? 

    Quand le monde médical de la naissance prendra-t-il donc conscience de l'importance d'un suivi global ? 
     
    Ce qu'il se passe au cours d'une grossesse est tellement important, tellement créateur pour les femmes... Autant que cela soit créateur de force plutôt que de larmes... intarissables.

    mercredi 18 juin 2014

    De l'(a)normalité

    La semaine dernière, j'ai pu assister à une séance en version longue du film « Entre leurs mains », ce film magnifique sur l'accouchement à domicile et plus généralement l'accouchement physiologique. Ce fut une expérience très enrichissante pour moi, d'abord eu égard à la qualité du film évidemment mais également de par les personnes qui m'entouraient. En effet, je me suis retrouvée le temps d'une soirée entourée quasi uniquement de femmes qui avaient accouché à domicile (ou étaient sur le point de le faire). Moi qui ai plus l'habitude de fréquenter les femmes en milieu hospitalier, j'avais l'impression d'être E.T. tout d'un coup.

    Après cette soirée, me retrouver plongée de nouveau dans la « normalité » de l'hypermédicalisation vue et revue sur les réseaux sociaux a été comme une gifle pour moi. Comment les femmes peuvent-elles se scinder en deux groupes si distincts et opposés ???

    Peut-être parce que certaines se sont laissées portées par le poids des « transmissions », de ce qui est nous est raconté par nos mères, notre culture et nos réseaux sociaux, quand d'autres ont appris à s'en libérer ?

    En effet, s'il y a une chose qui nous « poursuit » depuis la nuit des temps, c'est bien une vision doloriste et dangereuse de l'accouchement.
    Notre berceau judéo-chrétien nous a appris que toute naissance était une souffrance (le fameux "tu enfanteras dans la douleur" de la Genèse) ; les femmes ont également longtemps vécu l'enfantement comme leur guerre personnelle (celle à laquelle on est fière d'avoir survécu) ; d'autres le vivaient comme le prix à payer pour avoir un enfant en bonne santé... Beaucoup de notions qui ont concouru à faire perdurer cette image doloriste de l'accouchement. L'anesthésie est ensuite arrivée et, si elle a permis de supprimer la douleur, elle n'a pour autant pas fait disparaître la crainte de la douleur. Au contraire, l'anesthésie en se rendant indispensable pour ne pas succomber à la douleur n'a fait que renforcer cette image d'une douleur insurmontable. La « transmission » était donc celle d'un phénomène horriblement douloureux.
    Et qui peut tuer. Les récits de femmes mortes en couche sont légion et dans l'esprit des femmes, la peur de mourir en donnant la vie est profondément ancrée.
    S'est ajouté à cela une vision différente de l'enfant. Longtemps, lorsque la planification des naissances n'existait pas, l'enfant était vu comme une force de travail, un soutien pour la vieillesse. Il mourait facilement en couche ou dans les premières années mais pouvait « aisément » être remplacé par les enfants suivants. Avec la contraception est arrivée la notion d'enfant désiré, enfant voulu et aimé avant même sa naissance. Sa mort au cours de l'accouchement devenait donc inconcevable, inenvisageable, angoisse devenue insupportable.
    Beaucoup de femmes d'aujourd'hui portent donc en elles cette double vision de l'accouchement : un événement douloureusement insurmontable et pouvant à tout moment entraîner la mort de leur enfant ou d'elle-même. Voici la transmission de la naissance aujourd'hui, profondément ancrée dans le cœur des femmes, celle que nous rencontrons si souvent, celle qui nous est racontée par nos grands-mères et mères, celle qui est reprise dans les différentes émissions de télé-réalité ou de fictions, dans les billets humoristiques des blogueurs, dans les sketch des humoristes. C'est également celle qui est transmise par le milieu médical d'aujourd'hui.
    Et c'est parce que les femmes aujourd'hui n'ont que ces images en tête, que parce que le milieu médical vient enrichir leurs angoisses en hypermédicalisant, en n'insistant que sur les risques et non les bénéfices, que désormais, la « normalité » semble du côté de la médicalisation.


    Mais alors, comment expliquer cette scission dans la population des parturientes ? Comment expliquer cette angoisse sous-jacente dans un groupe quand au contraire, d'autres femmes vivent cette étape de la naissance dans la sérénité, sans crainte et sans penser nécessiter cette médicalisation de la naissance ?


    Peut-être parce qu'elles n'ont pas oublié une chose : il y a au milieu de tout ça une variable, ou plutôt devrais-je dire une invariable, c'est l'accouchement en lui-même. Sa mécanique n'a pas changé au cours des millénaires. Il s'agit toujours de l'expulsion d'un enfant du corps de sa mère, expulsion mise en œuvre par différents jeux d'hormones et de contractions musculaires, expulsion qui nécessite une part active de la mère qui se mobilise pour ouvrir un chemin à son enfant, ainsi qu'une part passive de l'enfant qui va se laisser guider par ces différents mouvements pour accomplir son voyage dans le bassin maternel.
    Elles ont également dépassé cette notion de peur, de douleur, pour en faire une alliée, non plus une punition mais un signal de l'avancée du miracle qui est en train de se dérouler dans leur corps.
    Elles ont appris que si la mort veillait, elle n'était pas la seule et que les sages-femmes étaient là pour lui barrer la route.


    Alors, finalement, où est la normalité ? Plutôt dans la douleur et la mort ou dans la force et la vie ? Et comment permettre à ces deux groupes de se rencontrer ?


    Peut-être déjà en modifiant ce qu'elles se transmettent ? En commençant par voir un film comme « Entre leurs mains » ? En quittant le cercle des informations toujours alarmantes pour se plonger dans d'autres plus sereines ? En reprenant confiance en elles, c'est sûr. 

    Les femmes ont un rôle à jouer pour y parvenir. La société également en acceptant de remettre en cause la vision qu'elle véhicule de l'accouchement. Le monde médical encore plus en pesant « réellement » les bénéfices-risques de leur pratique.



    Pour aller plus loin : 

    jeudi 24 avril 2014

    Donc, "tout est dans la tête" ?

    Attention, en mode énervée !

    Il semblerait que cette histoire de "point du mari", qui presque un mois plus tard soulève toujours autant les passions, devienne ce qu'elle devait être : un révélateur des maltraitances dont sont victimes les femmes et de la manière dont certains (oui, j'insiste sur le certains) les considèrent. 

    Sur le fond, j'en suis plutôt ravie : la parole devait être libérée et les femmes devaient ouvrir les yeux. Les soignants aussi.

    Mais certains semblent pourtant préférer insulter les femmes et mépriser une profession plutôt que de croire l'évidence. 

    Ainsi, pour le grand Docteur Marty, président du Syndicat des Gynécologue-Obstétricien de France (quand même.... hein !), tout se passe "dans la tête des femmes" et il s'agirait d'un "fantasme qui éveille l'excitation". PARDON ??? Ai-je bien compris ? Ce que les femmes ayant été victimes de ce point (ou de toute suture d'épisiotomie désastreuse) recherchent, c'est une excitation ???
    Les femmes seraient donc des "hystériques" cherchant à attirer l'attention sur elles, peu importe le nombre de sages-femmes (professionnelles médicales pour autant...) qui sont sorties du silence pour dénoncer ce geste. 
    Et donc, il ne faudrait pas y accorder autant d'importance puisque "tout est dans leur tête". Quand on pense que ce grand docteur a justifié son refus de reconnaitre les sages-femmes à leur juste valeur par l'argument que "les femmes ne sont pas que des utérus, elles ont aussi des cerveaux", ça en devient franchement risible. 

    Et plus encore que cela, cela démontre clairement la manière dont les femmes sont prises en charge... en tout cas par cet homme et par ses pairs : 
    - si une femme souffre dans sa chair, dans sa zone la plus intime, dans une zone tellement "mystérieuse" pour les hommes qu'ils ont créé ce terme d'"hystérie" pour définir une névrose : névrose en lien avec l'utérus pour les non-hellenistes,  c'est forcément "faux", ce n'est pas une vraie douleur, tout se passe dans sa tête...
    - si une femme souffre dans sa tête, c'est de toute façon négligeable puisque ça se passe dans sa tête.
    Donc, si vous êtes une femme et que vous souffrez, ce n'est pas important. 

    (Ok, ok, je caricature, mais quand même...)

    Mais quand arrêtera-t-on de traiter par le mépris les femmes, ces femmes qui représentent quand même la moitié de l'humanité ??? 

    Et puisque ce grand docteur n'est plus à un mépris (ni à une contradiction) près, alors qu'il clame que ce point du mari n'existe pas et n'est qu'un fantasme féminin, il est quand même capable de nous dire que "La chirurgie est du domaine de l'art, on peut penser que certains médecins ont eu l'idée qu'en modifiant un peu leur façon de suturer, ils amélioreraient un peu la sexualité, et ça, ça ne nous choque pas". Hum, ai-je bien lu ??? N'est-ce pas une manière comme une autre de reconnaitre l'existence de ce geste ??? 
    Donc, ce grand docteur reconnait que certains pratiquent ce geste, mais que, comme c'est de l'art, ça ne le choque pas !! 

    Oh, les femmes ont-elles donné leur accord pour être traitées comme un objet et pas comme un être humain ? Les femmes sont-elles de la glaise que l'on peut manipuler à l'envie ? Et si le résultat ne convient pas, on fait quoi ? On le jette comme un vulgaire brouillon ???

    Mais comment peut-on mépriser quelqu'un à ce point ?

    Notons également que ce grand docteur reconnait que certains médecins ont jugé que cela améliorerait la sexualité de leur patiente. Mais que savent-ils de la sexualité de cette patiente ? De cette femme qu'ils rencontrent probablement pour la première fois le jour de leur accouchement ? Qui sont-ils pour juger sur quels critères une sexualité doit être satisfaisante ? La sexualité des uns n'est pas celle des autres et chacun vit sa sexualité comme il le souhaite, tant que cela est fait dans le respect et avec le consentement de son/sa partenaire. En quoi un médecin peut-il se permettre de croire que l'on peut classer la sexualité comme on classerait l'efficacité d'un médicament ?

    Enfin, le grand docteur ayant souhaité réagir aux remarques soulevées par ce premier article, je note quand même deux chose, puisqu'il se défend en disant ceci : "Il nous est apparu important de donner cette information à l'occasion de la polémique sur ce que certains ont voulu appeler "le point du mari", avec le souci que les populations masculines et féminines n'investissent pas trop dans des possibilités chirurgicales d'améliorer leur situation dans leur vie sexuelle. Les accouchées ne devaient pas craindre non plus qu'un geste au cours d'une réfection périnéale puisse avoir un effet négatif durable."
    Intéressant de noter que ce qui lui pose souci dans cette polémique, c'est en premier lieu la crainte que les couples sollicitent les médecins afin d'améliorer leur vie sexuelle. Non, son souci n'a pas été de rassurer les femmes sur une pratique qu'il va tout faire pour éradiquer, non, non. Non, ce docteur ne veut pas que les couples le voient comme le "sauveur de leur couple" !!! 
    Et en deuxième point, il ne fait jamais que nier les effets indésirables que pourraient entrainer une épisiotomie ou une suture mal faite. 
    Mais comment peut-on oser dire de telles choses ???? 

    Et comment cet homme, si intelligent, si diplômé, censé représenter l'ensemble des gynécologues-obstétriciens de France, n'a-t-il pas compris que cette polémique était également un cri du cœur à l'encontre de toutes les maltraitances dont sont victimes les femmes dans le milieu médical ? N'a-t-il pas vu que la notion de respect, d'information éclairée et de libre consentement sous-tendait toute la polémique liée au point du mari ? Non...

    mercredi 26 mars 2014

    Et la recherche dans tout ça ?

    Le buzz actuel sur le "point du mari", qui est lié plus globalement à la fois à la notion de respect du consentement et à la fois à la notion de respect de la physiologie peut également entrainer une autre réflexion, et qui prend écho dans les revendications soutenues actuellement par le mouvement de grève des sages-femmes. 

    Les sages-femmes font "peu" de recherche. Enfin, peu par rapport à tout ce qui pourrait être fait. 

    Nous avons évidemment le travail de recherche effectué pour notre Mémoire de Diplôme d'Etat. 
    Si nous passons des diplômes supplémentaires de type DU (diplôme universitaire), nous pouvons travailler sur la recherche (mais uniquement dans le cadre précis de ce DU). Mais hormis cela, le parcours de la recherche est très difficile pour les "simples" sages-femmes. 
    Celles qui souhaitent se consacrer à la recherche sont obligées de repasser par l’université, refaisant tout le cursus (master, doctorat) pour enfin accéder au Saint Graal. Vous me direz : "c'est donc faisable". Oui, en effet, mais ce n'est pas évident, d'autant plus que certains master ne veulent pas accueillir des sages-femmes dans leurs rangs. Et une fois ce cursus fait, ce diplôme obtenu, il faut encore pouvoir être publié... Un réel parcours du combattant pour tous les chercheurs, mais encore plus lorsqu'on vous met des bâtons dans les roues. 

    Obtenir le statut de Praticien Hospitalier comme demandé par le Collectif des Sages-Femmes permettrait une meilleure place de la sage-femme dans la recherche. 

    Et quand on voit justement la tournure prise par les évènements récents, la recherche nous permettrait de clarifier les choses, enfin. 

    Une étude sur la fréquence de ce fameux "point du mari" et sur ses conséquences permettrait d'avoir de vrais arguments à opposer à ceux qui la pratiquent... ou qui nous considèrent comme des affabulatrices. (Voir l'article publié récemment sur 20 minutes : "le point du mari est-il un mythe ?" corrigé depuis : "Point du mari : on ne peut remettre en cause la parole des femmes")
    Une étude sur la notion de consentement lors de la pratique d'une épisiotomie (ou de tout autre geste médical) nous permettrait d'avoir une conduite transparente envers nos patientes. 

    Or, actuellement, notre pratique de sages-femmes ne s'appuie que sur des études menées par des médecins, sur des sujets qui intéressent les médecins uniquement. C'est ainsi que de nombreuses études existent sur l'hémorragie de la délivrance mais pas sur le déclenchement physiologique du travail...

    Les sages-femmes sont formées pour accompagner la physiologie et dépister la pathologie. Les médecins sont formés pour traiter la pathologie. De ce fait, la physiologie n'a que peu de place dans leur champ de recherche, mais elle aurait toute sa légitimité dans le nôtre. 

    A condition qu'on nous laisse y accéder.

    dimanche 9 mars 2014

    Pour quelques gouttes de lait...

    L'année dernière, j'ai passé le Diplôme Inter Universitaire Lactation Humaine et Allaitement Maternel (DIULHAM pour les intimes).
    Plus de 100 heures réparties sur trois semaines consacrées à l'allaitement dans toutes ses facettes : anatomie, physiologie, pathologie, mais également psychologie, sociologie, anthropologie... Sans oublier les facettes inhérentes aux soins d'un nouveau-né et à la relation mère-enfant. 
    Ce diplôme est obtenu après validation d'un examen écrit et réalisation d'un mémoire de recherche sur le thème de l'allaitement. 

    Pour ma part, j'ai décidé de faire mon mémoire sur "la place de l'allaitement dans l'entretien prénatal précoce".
    L'entretien prénatal précoce est un entretien qui est proposé (ou qui devrait l'être, si nous vivions dans le meilleur des mondes) à toutes les femmes enceintes lors de leur quatrième mois de grossesse. C'est un entretien qui se situe en-dehors du suivi médical et qui laisse la place au dialogue afin de permettre à la femme, au couple, de mettre des mots sur ces changements venus et à venir. 
    L'allaitement étant une part importante du vécu avec un nouveau-né, il me paraissait important de l'évoquer dès ce moment, car, comme l'accouchement, les femmes ont beaucoup d'idées reçus à son sujet. 
    Il me paraissait également intéressant de l'évoquer dans une autre optique : lorsque les femmes ont un échec d'allaitement, celui-ci peut avoir des répercussions très importantes, allant du refus d'allaiter les enfants suivants au risque de faire une dépression du post-partum à cause du sentiment d'échec que cela peut induire. 

    Une des mes amies a justement fait une dépression du post-partum suite à l'échec de son premier allaitement et si, cela n'a pas consciemment motivé mon choix, je suis maintenant persuadée que cela l'a été inconsciemment.

    En effet, alors que je rédigeais ce mémoire, mon amie était enceinte de son deuxième enfant, à 200 km de moi.
    Alors que je mettais la touche finale à ce travail de recherche, elle est venue vers moi pour parler de cet échec et de ses nombreuses craintes concernant son second allaitement. Elle était partagée entre l'envie de ne pas tenter et celle de se prouver qu'elle pouvait y arriver. L'ambivalence était profonde et à force de discussion, elle a fini par décider de "tenter sans se borner", ce qui m'a paru un choix très simple et très juste, essayer sans se mettre la pression.


    C'était sans compter qu'une grossesse, un accouchement et un allaitement se vivent rarement seuls.


    De par nos discussions téléphoniques, elle était bien sensibilisée sur ses faiblesses, elle avait bien identifié ses peurs et avait pu mettre à jour des solutions de contournement. Elle savait également qu'elle n'avait rien à gagner à cacher cet antécédant de dépression du post-partum et du lien avec son échec d'allaitement. Autant la médecin que la sage-femme qui la suivaient étaient au courant. C'était noté dans son dossier médical. 

    Pour autant, alors qu'elle était en demande de réassurance, sa sage-femme libérale ne lui a prodigué que des conseils basiques au cours d'une séance collective de cours de préparation à l'accouchement. A ce moment-là, elle n'a pas osé abordé son vécu et ses craintes de peur d'effrayer les autres mamans. Sa sage-femme n'est jamais revenue en privé avec elle sur le sujet. 

    Pour autant, alors que son enfant avait montré au cours des premières tétées qu'il avait tout compris et en dépit des recommandations médicales actuelles, on lui a imposé de donner un complément de lait artificiel à un jour de vie, au prétexte que "un bébé ne doit pas dormir si longtemps". Première étape de démolition d'une confiance en soi difficilement acquise. 

    Pour autant, alors qu'elle avait spécifié qu'elle ne voulait pas que l'on touche à sa poitrine et en dépit des recommandations actuelles, une auxiliaire de puériculture a passé outre sa volonté et lui a imposé un contact physique qui la mettait mal à l'aise. Deuxième étape pour briser les défenses d'une femme meurtrie dans sa chair.

    Pour autant, lorsqu'elle a fini par décider d'allaiter son enfant au biberon par l'intermédiaire d'un tire-lait, alors que, forte de mes conseils, elle avait demandé un tire-lait adapté à sa physiologie, un pharmacien n'a rien trouvé de mieux que de lui refiler un vieil appareil anti-physiologique et douloureux sous prétexte que "bah, si ça marche pas, vous n'aurez qu'à passer au lait artificiel". Dernier coup de grâce pour une femme déjà à terre. 


    Aujourd'hui, évidemment, mon amie n'allaite plus. Fera-t-elle de nouveau une dépression du post-partum ? Il est trop tôt pour le savoir mais j'espère, j'espère vraiment que malgré tout, cela pourra lui être évité.


    Comment aurais-je pu l'aider plus que je ne l'ai fait ? Même si j'ai pu lui donner toutes les infos dont elle avait besoin, tous les conseils, comment lutter contre les professionnels qui sont là, auprès d'elle, quand moi je suis si loin, si désœuvrée ? Comment lutter contre l'ignorance et l'indifférence ? 


    Et si encore mon amie était un cas isolé... Mais c'est loin d'être le cas et je rage, je rage, de me retrouver aujourd'hui ainsi à ne pas pouvoir vraiment les aider, à ne pas pouvoir leur offrir l'expertise que ce diplôme me confère désormais, faute d'un poste, d'un cabinet, d'un lieu où exercer...

    Je rage.

    jeudi 27 février 2014

    Et si on parlait formation ?

    La profession de sage-femme est une profession médicale, au même titre que les médecins et les pharmaciens. De ce fait, elle est soumise à une obligation de formation continue, obligation qui nous est réclamée par notre Conseil de l'Ordre des Sages-Femmes. Il ne s'agit donc pas de tortiller : nous devons continuer à nous former ! 
    Et heureusement !
    Notre pratique, nos connaissances d'une obstétrique moderne, d'une gynécologie centrée sur la femme, tout cela mérite d'être toujours remis en cause, remis à jour selon les dernières données de la science, pour le bien des femmes et des enfants que nous suivons. Et cela n'est pas un poids pour nous, dans le sens où une grande partie de la profession est poussée par cet élan à toujours de former pour aller vers du mieux. 

    Il y a différentes manières de se former.
    La voie universitaire, à travers les master et doctorat qui nous sont ouverts... même si le chemin vers leur réussite n'est pas toujours aisé lorsqu'on n'est "que" sage-femme. On trouve également dans cette voie les nombreux Diplômes Universitaires et Inter Universitaires qui nous sont proposés : gynécologie et contraception, régulation des naissances, échographie obstétricale et gynécologique, médecine fœtale, prise en charge des grossesses à risque, mécanique obstétricale, périnéologie, psychopérinatalité, allaitement maternel et lactation humaine, acupuncture, homéopathie... et tant d'autres !
    Des organismes indépendants permettent également des sessions de formation, plus courtes généralement et plus concentrées : eutonie, rééducation du périnée, sophrologie, yoga, chant prénatal, accompagnement au sevrage tabagique, préparation en piscine... 

    Notre champ de formation est de ce fait aussi vaste que notre champ de compétences.

    Mais il y a un hic ! (il y a toujours un hic, sinon, à quoi bon en parler ?)

    Le hic, c'est que la prise en charge des formations des sages-femmes est très mauvaise.
    En milieu hospitalier, de par notre statut de fonctionnaire, elle est totalement liée au plan de formation global de l'hôpital. Autant dire qu'on se retrouve plus souvent en formation "gestion du risque incendie" ou "gestion du risque transfusionnel" (déjà deux fois chacun pour ma part) qu'en formation "accompagnement de l'allaitement" ou "gestion des addictions". 
    En libéral, le choix est plus libre puisque totalement dépendant de la sage-femme mais, même si la sécu prend en charge un certain nombre de jours de formation, elles doivent le plus souvent sortir la somme nécessaire de leur poche. Somme qui prend en compte certes le coût de la formation mais également celui des frais de déplacement, de logement, de bouche... sans parler des frais de garde des enfants lorsqu'il y en a.

    Je parle évidemment là des sages-femmes en activité. 

    Lorsqu'on est dans mon cas, en congé parental, en disponibilité pour suivi de conjoint, ou encore même au chômage, les choses se compliquent. 
    Au chômage, les formations ne sont prises en charge qu'avec accord de Pôle Emploi, il faut donc que la formation paraisse avoir une vraie "plus value" pour ouvrir vers une embauche. Autant dire que c'est très rarement le cas pour les sages-femmes.
    Lorsqu'on est en disponibilité, c'est facile, on a droit à RIEN, rien, nada. Mais pour autant, nous sommes toujours soumises à l'obligation de formation continue. 
    Alors que faire ? Et bien, soit on laisse tomber en espérant que le conseil de l'ordre sera tolérant au vu de notre situation professionnelle, soit on se forme, malgré tout, à nos risques et périls financiers.

    Et c'est là que le deuxième effet kiss kool du hic intervient : les formations sont bien plus chères lorsqu'elles ne sont pas prises en charge par un organisme. Traduction : si vous payez de votre poche, c'est encore plus cher ! Et quand je dis plus cher, on peut parfois retrouver une différence de plus de 600 euros lorsqu'il y a ou non prise en charge par un organisme. Sans compter les frais d'intendance qui se surajoutent.

    Alors, comment faire ? Qui dit disponibilité ou chômage dit absence de salaire. Au mieux, on peut bénéficier des allocations chômage ou du Complément Libre Choix d'Activité de la Caisse d'Allocations Familiales. Au pire, on a rien. Rien. Comment payer une formation, chère, quand on a pas de revenus ou minimes ? 

    Je me le demande. 

    Et comment vais-je pouvoir cette année me plier à cet impératif de formation continue ? 
    Pour 2013, j'ai pu passer un DIU grâce un gentil mécène (mon mari en l’occurrence) mais pour 2014 ? Devrais-je encore dépendre totalement de ses possibilités financières ? Et si cela nous est impossible ? Dois-je rappeler que nous ne vivons que sur un seul salaire ?
    Et comment vont faire mes consœurs et confrères dans la même situation ?

    A croire que nous sommes soumis à la double peine : pas de travail et pas de moyen de nous former... pour obtenir un travail...

    lundi 24 février 2014

    Je suis une sage-femme désœuvrée

    Il y a dix ans, je sortais de l'école de sages-femmes, mon Diplôme d’État en poche.
    Il y a dix ans, je sortais de l'école en sachant qu'un poste m'attendait déjà dans une maternité. D'ailleurs, pas n'importe quelle maternité, celle où ma propre mère m'avait mise au monde : Maternité Adorée. 

    Il y a six ans, je rencontrais celui qui allait devenir mon époux et le père de mes enfants. Pour lui, je quittais ma Maternité Adorée pour rejoindre une Grande Usine, grosse maternité où naissent toujours plus 4500 enfants par an, dans une Grande Ville. Une grande ville où, si nous nous y sommes mariés et avons fondé une famille, nous n'avons ni l'un ni l'autre trouvé le plein épanouissement que nous attendions : trop de monde, trop de bruits, pas assez d'humanité et de nature.

    Il y a deux ans, nous avons quitté cette Grande Ville qui nous étouffait pour une plus petite ville, au cœur des montagnes, une ville où nous pouvions imaginer voir grandir nos enfants dans le bonheur et la sécurité. 
    Nous y sommes heureux. Nos enfants aiment les montagnes et mon mari et moi respirons de nouveau. 
    Mais il y a évidemment un hic : il n'y a pas de travail pour les sages-femmes dans Ville des Montagnes. 

    Et non !

    Si vous avez suivi un tantinet l'actualité, vous savez que depuis le 16 octobre 2013, les sages-femmes de France sont en grève. En grève car saturées du manque de reconnaissance à la fois des patients et des médecins, des politiques et des gouvernants. Saturées d'être toujours considérées comme la dernière roue du carrosse, la petite main... Cette grève est motivée par de nombreuses et très bonnes raisons que mes collègues sages-femmes blogueurs ont largement évoqués. 
    Mais il y en a une qui n'a reçu que peu d'échos : les sages-femmes de France sont aujourd'hui touchées par le chômage et la précarité. 
    Précarité des jeunes diplômé(e)s qui ne trouvent pas de postes, si ce n'est de courts CDD non renouvelables et qui les obligent à un nomadisme professionnel insupportable.
    Précarité des ancien(ne)s diplômé(e)s qui, parce qu'ils ont suivi un conjoint comme moi, ne trouvent pas de postes dans leur nouvelle région (soit parce qu'il n'y a pas réellement de poste, soit parce qu'ils coutent désormais trop cher, bien plus cher qu'une sage-femme tout juste sortie de l'école).
    Précarité des sages-femmes qui se tournent alors vers la voie du libéral pour tenter de créer quelque chose... quand ils le peuvent. Depuis deux ans, l'installation en libéral est réglementée, limitée et certaines zones sont désormais trop surdotées pour autoriser de nouvelles installations. C'est le cas à Ville des Montagnes. 
    Mais lorsque l'installation est encore possible, ce n'est pas pour autant un gage de réussite : dans certaines zones, il y a trop de sages-femmes pour trop peu de patientes ; dans d'autres, il n'y a pas beaucoup de sages-femmes... mais pas de patientes non plus. Ou du moins, pas de patientes pour venir vers eux.

    Encore un problème que rencontrent les sages-femmes. Qui aujourd'hui connait l'étendue de nos compétences ? Trop peu de femmes viennent nous voir spontanément. Trop peu de médecins nous orientent leurs patientes pour le suivi de grossesse ou le suivi gynécologique de prévention, toutes choses qui sont pourtant complètement dans nos compétences. Si nous étions utilisées dans la pleine mesure de nos compétences, nous aurions toutes du travail. Mais non, actuellement, beaucoup de mes collègues ne vivent, que dis-je ne survivent, qu'en faisant de la préparation à la naissance et de la rééducation du périnée. Évidemment que ce sont deux choses importantes pour une femme, un couple qui découvrent la parentalité. Mais nous pourrions leur apporter tellement plus !

    Aujourd'hui, je suis donc désœuvrée.
    En congé parental forcé, je n'ai pas obtenu de mutation vers la maternité de Ville des Montagnes. 
    De par la restriction d'installation, je n'ai pu tenter ma chance en libéral. 
    Les cliniques de la ville ne proposent aucun poste.
    La Protection Maternelle et Infantile me juge trop jeune pour prendre en charge leurs patientes.
    Aujourd'hui, je suis donc désœuvrée. 

    Mais je n'en demeure pas moins sage-femme jusqu'au bout des ongles, dans mes tripes. Et la sage-femme en moi ne peut que pleurer d'être si désœuvrée quand elle entend tous ces récits de femmes malheureuses de leur suivi de grossesse, malheureuses de leur prise en charge lors de leur accouchement, malheureuses du mauvais soutien (voire du soutien inexistant) reçu lors de leurs difficultés d'allaitement ou lorsque le retour à la maison, lorsque la réalité d'un enfant, n'ont pas été aussi évidents que ce qu'elles envisageaient. 

    Il y a du travail pour les sages-femmes en France. Les femmes ont besoin de nous. Elles ont besoin de professionnels qualifiés et disponibles. Or, ceux qui sont aujourd'hui en poste ne sont plus disponibles. Et ceux qui le sont, sont soit au chômage, en attente d'un emploi... ou en attente d'une patientèle qui viendrait vers elle. 

    Aujourd'hui, je suis donc désœuvrée.