jeudi 2 juillet 2015

Le poids des mots

Dans quelques heures, un verdict va être prononcé. Un verdict dans une affaire judiciaire bouleversante, terrible, au-delà de notre compréhension de l'être humain : l'affaire Cottrez. Cette affaire où une femme, une mère, a mis fin à la vie de huit de ces nouveaux-nés. 

Je ne m'aventurerai pas à prendre parti, à justifier ou non de tels actes. J'ai ma propre opinion à ce sujet mais elle n'a rien à faire sur ce blog. 
Non, là, maintenant, j'ai envie de parler surtout d'un élément du procès qui m'horrifie, m'insupporte, me révolte... le poids des mots. Le poids des mots de la sage-femme qui a accompagné cette femme, Dominique Cottrez pour la naissance de son premier enfant.

"Elle a 23 ans, elle a pris 30 kg pendant sa grossesse, la sage-femme qui l’accueille la rudoie et la tutoie. « Elle m’a traitée de gros boudin, je me suis sentie humiliée. Après, le médecin est arrivé, pas de bonjour, rien, sans expliquer ce qu’il faisait, il était froid, presque méprisant, j’avais l’impression qu’on me prenait pour une bête », dit-elle. Lorsque, un an plus tard, Dominique Cottrez découvre qu’elle est de nouveau enceinte, elle est terrorisée à l’idée de revoir une sage-femme, d’autant qu’elle n’a pas perdu les kilos de sa première grossesse, et décide de la dissimuler. Le mari et la famille n’apprennent la nouvelle qu’à la naissance et le lui reprochent." Source
 
Et je vous invite à lire cet article qui donne la parole à le sage-femme en question. 
 
Comment peut-on dire de telles horreurs à une femme en plein travail ? Comment peut-on ne pas comprendre le mal que cela peut faire ? 

Et, hasard ou non, ces jours, est paru cet article également : c'est une claque, mais une claque que nous, les soignants, nous méritons probablement de prendre. 

Ces deux histoires en parallèle me désolent.
Nous, les soignants, nous sommes là pour soigner, pour aider, pour prendre soin. Pas pour juger, pas pour agresser. 
 
Que nos patients soient maigres ou gros, qu'ils soient hommes ou femmes, qu'ils soient blancs ou noirs, qu'ils soient des adultes ou des enfants... nous sommes là pour eux ! Nous sommes là pour répondre à leurs besoins ! Nous ne sommes pas là pour répondre aux besoins que nous pensons les leurs. Et nous n'avons pas à leur imposer notre propre vision de ceux qu'ils sont !

"Bah, ce ne sont que des mots", me diront certains. 

Certes. 
Mais ces mots tuent. Ces mots ont peut-être tué huit nouveaux-nés.
Ces mots blessent... et empêchent le soin quand les personnes touchées refusent désormais tout contact avec le milieu médical.
Ces mots marquent le corps, l'esprit, l'âme... par leur caractère inaltérable. Il y a des mots qu'on ne réussira jamais à oublier. 

Dans les deux cas auxquels je fais référence aujourd'hui, c'est le poids qui est à l'origine des ces mots. Cela nous parle peut-être plus facilement car ces kilos "en trop" sont visibles, trop visibles. Et qu'ils sont tellement facilement opposables à nos propres kilos à nous, à notre propre vision du corps parfait, sain. 
Mais cela pourrait concerner tous les aspects d'une personne. Nous portons tous en nous notre histoire, nos peurs, nos doutes. Nos plaies plus ou moins cicatrisées, cicatrisables. Elles ne sont pas forcément sur notre visage ou dans notre chair. Mais elles sont là. Et il suffit parfois d'un mot pour les rouvrir. 

Alors, ami(e)s, confrères, consœurs, soignants ou non, pensons-y, toujours, en chaque instant. 
Et remplaçons ce poids des mots par celui du non-jugement et de la bienveillance !

dimanche 31 mai 2015

Fatiguée

Le sourire est là, parfois troublé de larmes. Les traits sont tirés, les gestes las. Et pourtant elles/ils avancent, malgré tout. Car malgré le fait que leur bébé ne dorme pas (ou en tout cas, pas suffisamment pour leur permettre, à elles/eux, de dormir suffisamment), elles/ils avancent, dans leur quotidien, leur vie... ou pas. 

Je crois que rien n'est pire que le manque de sommeil, cette torture à laquelle on ne peut échapper, cette impression que les secondes durent des heures et que les nuits n'auront jamais de fin... Ou alors que cette fin viendra bien trop vite une fois l'enfant endormi.
Cette sensation de toujours courir après quelque chose, ce poids sur nos épaules d'une fatigue jamais soulagée. Cette sensation de naviguer à vue dans un brouillard opaque. 

Parfois, un rai de lumière réussit à percer les nuages : quelques heures de calme, un moment pour soi pour se ressourcer autrement, un sourire sur le visage de l'enfant aimé... 
Et parfois, ne demeure que l'obscurité, quand la fatigue nous dépasse, nous déborde, nous perd en chemin. 

Certains ont la chance d'avoir des familles, des amis prêts à prendre le relais, à offrir des moments de répit dans la tempête. Mais avec l'éclatement des familles, que ce soit géographique ou relationnel, c'est de plus en plus difficile. 

En tant que sage-femme, d'autant plus spécialisée dans l'allaitement et les rythmes du nourrisson, je pensais que je parviendrais à traverser cette période en évitant les eaux troubles. Non pas parce qu'elles n'auraient pas existé, mais parce que j'aurais eu en main toutes les cartes pour naviguer en eaux sûres. Grave erreur évidemment !

La théorie n'a jamais aidé un enfant à trouver le sommeil et lorsque les nuits difficiles s'enchainent, le fait de savoir que c'est normal n'aide guère à repousser la fatigue, à laisser l'angoisse derrière la porte. Comme n'importe quelle maman, je tâtonne, je tente, j'accepte les échecs (même si ceux-ci réussissent régulièrement à miner ma maigre sérénité).

Nous ne sommes pas réellement préparés à cela. 

En tant que parents, la préparation à la naissance n'aborde que superficiellement le sommeil du bébé. On nous parlera que peu (ou pas), du risque de dépression du post-partum, que la fatigue peut être telle qu'elle nous mènera à ses portes. On nous dit que cela peut être difficile mais jamais à quel point. Par crainte de trop nous effrayer ? Par manque de temps ? Par vision différente des objectifs d'une préparation ? Parce que ça peut aussi bien se passer ?

En tant que sage-femme, nous sommes plus ou moins formées, soit que nous ayons les connaissances théoriques, soit que nous ayons expérimenté ces temps personnellement. Nous pouvons évoquer différents "trucs" qui ont marché chez les uns, différents professionnels qui ont débloqué des situations. Nous pouvons faire preuve d'empathie, rassurer, accompagner. Mais nous ne sommes pas des magiciennes. Nous ne pouvons savoir ce qui se passe dans le cœur, l'esprit, le corps de cet enfant, de cette mère, dans le lien qui les unit. Nous ne pouvons assurer les parents que "demain, ils dormiront". Non, c'est dépasser nos compétences. 

C'est dépasser la réalité tout court.

Et pourtant, j'aimerais tellement que quelqu'un me prenne la main et me dise "fais ceci et elle dormira". Oh oui ! Mais non. Alors je n'ai pas d'autre choix que d'attendre encore et encore, en essayant de ne pas me laisser entrainer dans l'obscurité.

lundi 9 février 2015

Je voulais vous parler de mes études de sage-femme

Suite à la tribune sur "Le consentement, point aveugle de la formation des médecins, Le cas choquant du toucher vaginal", je voulais vous parler de mes études de sages-femmes.

Je voulais vous parler de mes études, vous dire qu'elles avaient été marquées du sceau du respect, et je me suis souvenue de mon premier toucher vaginal.
J'étais en première année, j'avais déjà passé deux semaines en stage en salle d'accouchement. J'avais vu un certain nombre d'accouchement, j'avais assisté à des consultations, à des césariennes... J'avais déjà vu beaucoup de choses mais je n'avais jamais « touché », jamais « mis la main ».
Ce jour-là, il y avait beaucoup de travail en salle. La sage-femme était donc allée accueillir cette 4ème pare qui venait en début de travail et alors que j'entrais dans la salle pour la rejoindre, elle repartait déjà. Elle me dit toutefois : « vas-y, examine-la et viens me dire ce que tu as trouvé » en passant la porte, sans même me regarder, sans même regarder la dame. J'étais sous le choc : j'allais faire mon 1er TV ! J'étais émue ! Mais en même temps, j'étais toute seule. Comment allais-je faire ? Comment savoir si je faisais ce qu'il fallait ? Et qu'allais-je dire à la dame : « Coucou ! Je viens faire mon 1er TV sur vous !! » D'autant plus qu'à l'époque, j'étais très timide, introvertie, manquant de confiance en moi. Je ne pouvais pas faire ça, je n'oserais jamais. Mais en même temps, si je ne le faisais pas, la sage-femme ne me le reproposerait pas. Et j'avais vraiment envie de commencer à « mettre la main à la pâte ». J'étais donc finalement entrée dans le box. La dame m'avait regardée, surprise. Alors, j'avais pris mon courage à deux mains et je lui avais expliqué : j'étais étudiante, si elle était d'accord, j'allais faire mon premier toucher vaginal sur elle. Elle m'a souri, elle m'a dit « oui » et, alors que je me perdais littéralement en elle, elle me guida pour que ce geste ne demeure pas un échec mais bien une réussite « un peu plus à gauche, vous le sentirez, je pense ».
Ce jour-là, j'ai fait mon premier TV, mais pas grâce à une sage-femme, grâce à une femme, une femme en travail pourtant, qui me donna son accord, sa confiance et sa bienveillance.

Je voulais également vous parler de mes études, vous dire qu'elles avaient été marquées du sceau de la transparence, et je me suis souvenu de ma première révision utérine. (Pour les profanes, il s'agit d'un geste où l'on introduit sa main et son avant-bras dans l'utérus pour récupérer des bouts de placenta restant)
Ce n'est pas un geste que l'on pratique couramment. Généralement, il se fait dans un contexte d'hémorragie de la délivrance. Pour la patiente, c'est assez impressionnant (pour les conjoints aussi), parfois douloureux. Ce n'est donc pas un geste que l'on effectue facilement lorsque l'on est étudiante, encore moins quand on est en début de formation. Moi, j'ai fait ma première révision utérine en deuxième année, sur une patiente... sous anesthésie générale.
Je ne me rappelle plus si elle avait choisi d'accoucher sans péridurale ou si elle n'avait pas eu le temps d'en bénéficier. Mais au moment de la délivrance, lorsque son placenta est sorti incomplet et que l'équipe a craint que cela ne se transforme en hémorragie, elle n'en avait pas et il fallut l'endormir. Le médecin pratiqua le geste, avec efficacité. Puis, sympathiquement, dans une totale bienveillance à mon sujet, me proposa de faire une seconde révision derrière lui, « puisqu'elle ne sentirait rien ». Là, je n'ai que peu hésité. En effet, il n'y avait aucun risque pour elle : elle dormait, ne sentirait rien. Je ne pouvais pas lui faire mal. J'ai pratiqué ce geste, fière de moi, fière d'être sûrement la première de la promo à le faire, sans me demander une seule seconde si la patiente avait donné son consentement à cela.

Je voulais vous parler de mes études, vous dire qu'elles avaient été marquées du sceau de la confiance partagée et je me suis rappelée de comment on m'a enseigné l'examen des femmes en consultations prénatales.
J'ai fait de nombreux stages en consultations prénatales, dans diverses maternités. La plupart du temps, la sage-femme se plaçait entre les cuisses de la femme, et alors qu'elle l'examinait, regardait consciencieusement le vide, le mur derrière la table d'examen. Parfois, elle me demandait de prendre la tension ou de poser un monitoring en même temps. Pas de temps à perdre. Je m'appliquais. Je suivais les « habitudes de la maison ».
Et puis, au détour d'un nouveau stage, j'ai découvert autre chose : une sage-femme qui se plaçait à côté des femmes, qui prenait le temps de chauffer ses mains avant de les poser sur leur corps, qui n'examinait que sur indication médicale, et surtout, qui regardait les femmes dans les yeux tout au long du toucher, en souriant. Toujours. Et les femmes souriaient aussi. J'ai dû désapprendre tout ce que j'avais appris. Ne plus regarder le vide. Faire attention au moindre petit mouvement, à la moindre crispation, au plus petit rictus. Parfois, souvent, mon regard se vidait, comme s'il pouvait deviner dans le lointain ce que ressentaient mes doigts. Et Laurence me rappelait à l'ordre. Alors, je m'excusais. Et les femmes riaient. Pas Laurence. C'était très sérieux. On ne rigolait pas avec le lien qui unit la femme à la sage-femme au cours du toucher vaginal. "C'est quelque chose d'intime". Je me rappelle encore très bien ces mots, ses mots.

Rien n'est figé. J'ai changé. Tout peut changer. Il suffit de tomber sur la bonne personne, celle qui vous ouvrira les yeux, qui sortira du sentier largement battu par les autres.
Rien n'est figé. J'ai changé. Tout peut changer. Il suffit de réfléchir à la raison qui motive nos gestes, quitter les automatismes, revenir à l'essentiel, le patient et pas le geste en lui-même.
Rien n'est figé. J'ai changé. Tout peut changer. Il suffit de remettre le patient au centre de notre pratique, quitter les corporatismes et les « habitudes de la maison ». Faire ce qui est « juste », ce que l'on ressent comme « juste », pour ce patient et pour nous.

Rien n'est figé. J'ai changé. Tout peut changer. Il suffit parfois d'un électrochoc, d'une tribune qui nous ouvre les yeux, soignants, enseignants, patients.

vendredi 6 février 2015

Plus jamais de toucher vaginal sur patientes endormies sans consentement préalable

Voici une tribune rédigée par Clara de BORT, directrice d’hôpital, ancienne correspondante Santé à la Mission interministérielle de Lutte contre les violences faites aux femmes, Béatrice KAMMERER, présidente et fondatrice de l’association d’éducation populaire Les Vendredis Intellos, et Marie-Hélène LAHAYE suite à l'affaire des touchers vaginaux sur patientes endormies, et soutenue par une cinquantaine de personnalités. 

En tant que sage-femme humaniste, féministe, il me paraissait évident de m'associer à cette démarche. 


Pour celles et ceux qui souhaiteraient également s’associer à cette démarche vous pourrez trouver ici une pétition à signer et relayer.


TRIBUNE
Le consentement, point aveugle de la formation des médecins
Le cas choquant du toucher vaginal

Doit-on enseigner aux jeunes médecins le toucher vaginal sur patientes endormies au bloc opératoire ? Les multiples déclarations reprises ces derniers jours dans un grand nombre d’articles viennent d’établir la réalité d’une pratique jusqu’alors largement niée. Selon les déclarations récentes de médecins, ces actes « n’auraient jamais existé », ou « auraient existé dans le passé mais ne seraient plus d’actualité », ou encore « existent effectivement et sont légitimes ». Bon nombre de professionnels de la santé et d’internes nous ont expliqué qu’ils doivent apprendre leur métier, et qu’il est préférable que la patiente ne sente rien, ne se souvienne pas que plusieurs inconnus sont passés la « voir ». Certains témoignages citent également les touchers rectaux, actes moins fréquents mais réalisés eux aussi à strictes fins d’apprentissage, sans vérification du consentement de l’intéressé. Ce n’est pourtant pas un geste anodin, ni pour le-a patient-e ni pour l’étudiant-e futur-e médecin.
Pour le-a patient-e qui n’a pas préalablement marqué son accord, il s’agit d’une négation de ses droits, celui de recevoir une information loyale sur la façon dont va se dérouler une opération, celui d’accepter ou de refuser tout geste médical. La loi Kouchner impose depuis 2002 qu’ « aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment », celui surtout que son corps ne soit pas instrumentalisé. Ce geste effectué sans consentement pourrait même être assimilé, au sens pénal, à un acte de pénétration sexuelle commis sur la personne d’autrui par contrainte ou surprise, c’est-à-dire à un viol.
« Si vous ne voulez pas être un objet d’étude, il vous suffit d’éviter de vous faire soigner en CHU », nous ont rétorqué certains médecins. Une hospitalisation en CHU serait donc, selon eux, un blanc-seing donné à toutes les visites, à toutes les pratiques, et un renoncement à ses droits les plus élémentaires. La Cour européenne des Droits de l’Homme estime pourtant qu’une simple information sur la présence et l’implication d’étudiant-es dans un hôpital ne constitue pas un consentement libre et éclairé à chacun de leurs actes, et que cette pratique est contraire aux droits fondamentaux. Il est dès lors surprenant que les étudiant-es apprennent une médecine qui transgresse les droits du patient. Le consentement libre et éclairé du patient à chaque acte médical est clairement le point aveugle de la formation des médecins.
Pour l’étudiant-e en médecine, être contraint par ses formateurs à procéder à un acte contraire à ses valeurs constitue une grande violence. Le jeune est invité à banaliser un geste pour lequel il éprouve des appréhensions légitimes, non sur le plan technique mais sur le plan éthique. A défaut de consentement, la personne qu’il examine est réduite à un organe. Il ne s’agit pas du vagin ou du rectum d’une personne à qui il demande l’autorisation de l’examiner. Il s’agit d’un vagin ou du rectum sur lequel une équipe d’étudiant-e-s s’entraîne à identifier tel ou tel problème, profitant de l’anesthésie de son-sa propriétaire. Demander l’accord de la patiente ? « Elle risquerait de dire non »i, rétorque la doyenne de l’Unité de Formation et de Recherche de la Faculté de médecine de Lyon. « C’est de la pudibonderie »ii, s’insurge le Président du Collège national des Gynécologues et Obstétriciens français. Ces réponses sont inquiétantes et confirment que se pose ici une véritable question éthique et de respect de la personne humaine. Cette déshumanisation, dès les premiers apprentissages de certains actes médicaux, nous préoccupe. Le non-respect de la loi par les enseignants eux-mêmes nous inquiète. L’absence de place donnée au doute, à l’échange, à la prise en compte de la singularité de chaque patient nous interpelle. De plus, pour quelles raisons seul le médecin enseignant doit-il déterminer ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas ? Pourquoi n’y a-t-il aucun tiers dans cette évaluation ? L’avis des étudiant-es, des patients, de la société ne compte-t-il pas ?
C’est bien l’un des problèmes que nous identifions dans les études de médecine : la création d’un entre-soi organisé autour de la transmission des pratiques, les meilleures comme les pires, plutôt que leur interrogation et leur examen critique ; le maintien d’un milieu marqué par le pouvoir, dans lequel on apprend à reproduire et à cultiver une certaine forme de secret loin du regard de la société ; la défense d’un esprit de corps empreint de domination où les interrogations et souhaits du patient ont peu de poids face aux certitudes héritées d’un autre âge. De telles conceptions de la médecine sont de nature à rompre définitivement la confiance entre le monde médical et le reste de la société qui ne les accepte plus. Nous ne sommes pas tous médecins, mais nous sommes tous concerné-e-s. Les femmes le sont particulièrement, par la multiplicité des contacts qu’elles ont tout au long de leur vie de femme pour leur suivi gynécologique, mais les témoignages relatifs aux touchers rectaux démontrent que c’est bien le rapport au patient qui dysfonctionne. Or chaque personne connaît mieux que quiconque son propre corps, ses limites, ses aspirations et ses souhaits.
Au vu de la gravité des pratiques mises au jour, nous demandons à Marisol Touraine, Ministre de la Santé, et à Najat Vallaud-Belkacem, Ministre l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, de lancer une inspection conjointe et de l’IGAS et de l’IGAENR pour faire toute la lumière sur cette affaire et les conditions de l’apprentissage pratique des futurs médecins de notre pays. Nous demandons que le recueil du consentement sur les actes pratiqués par des étudiant-e-s soit systématisé dans l’ensemble des hôpitaux français. Nous souhaitons qu’en complément du compagnonnage par les pairs, les futurs médecins bénéficient au cours de leurs études d’apports et d’appuis extérieurs, de la part de professionnels des sciences humaines, de la philosophie, du droit, de la sociologie. Les critères éthiques de l’enseignement de la médecine ne doivent pas être énoncés par les seuls médecins français, mais par l’ensemble des personnes concernées : étudiant-e-s, associations de patients, juristes, éthiciens, en s’appuyant sur les avancées existant dans d’autres pays développés (Scandinavie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Canada…). L’éthique ne peut définitivement plus être une simple option dans la formation des médecins français.

Clara de BORT, directrice d’hôpital, ancienne correspondante Santé à la Mission interministérielle de Lutte contre les violences faites aux femmes
Béatrice KAMMERER, présidente et fondatrice de l’association d’éducation populaire Les Vendredis Intellos
Marie-Hélène LAHAYE, juriste, féministe, auteure du blog « Marie accouche là » http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/
Martin WINCKLER, médecin et écrivain
Juliette Noureddine dite Juliette, auteure compositrice interprète
Dre Muriel SALMONA, psychiatre, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie
Céline SCHILLINGER, bloggeuse, cadre d’industrie, engagée pour l’égalité hommes/femmes
Pierre THEPOT, directeur d’hôpital
Dr Gilles LAZIMI, médecin, enseignant et membre du haut conseil à l’égalité entre les femmes et les femmes, et coordinateur de la campagne télé « proches » contre le viol du CFCV
Bénédicte ROUSSEAU, sociologue, auteure du blog www.laurabodeysimplyhuman.net
Diane SAINT-REQUIER, journaliste et actrice de prévention
Diké, blogueuse féministe
Hélène, blogueuse
OVIDIE, auteure et réalisatrice
Paul CESBRON, gynécologue obstétricien
Marie-Hélène BOURCIER, sociologue
VALERIECG, blogueuse www.crepegeorgette.com
DARIAMAX, blogueuse http://dariamarx.com/
Les dé-chaînées, association féministe
Martin DUFRESNE, journaliste Montréal (Canada)
Laure de Montalembert, journaliste santé
Emmanuelle Piet, médecin Présidente du Collectif Féministe Contre le Viol
Anne Verjus, chercheure au CNRS, histoire politique et sociologie du genre
Anne-Charlotte Husson, doctorante, blogueuse www.cafaitgenre.org
Hypathie, blogueuse
Chris Blache, co-fondatrice de l’Association Genre et Ville
Dre Claire Rondet, Maitre de conférence en médecine générale à l’université Pierre et Marie Curie
Johanna Luyssen, journaliste, membre du collectif PrenonsLa1
Eloïse BoutoN, Journaliste indépendante et militante féministe
Emmanuelle GONTIER, psychologue
Elodie Bacoup, juriste
Clara Gonzales,Macholand.fr
Elliot Lepers, Macholand.fr
Caroline De Haas, militante féministe, Macholand.fr
Claude Didierjean Jouveau, responsable associative et auteure d’ouvrages sur la naissance et la petite enfance
GM Zimmermann, auteure
Marie Kirschen, journaliste, rédactrice en chef de la revue well well well
Corinne Morel Darleux, conseillère régionale Rhône Alpes
Anne-Marie Viossat, féministe
Evelyne Pierron, médecin pharmacovigilante
Nathalie Perrin-Gilbert, mairie du 1er arrondissement, Lyon
Baptiste BEAULIEU, auteur du blog Alors voilà. Journal des soignés/soignants réconciliés
Blandine LENOIR, réalisatrice
Gwen FAUCHOIS, activiste, lesbienne et féministe, blogueuse
Fabien ABITBOL, ancien journaliste, blogueur
Agnès LEGLISE, chroniqueuse
Monica ZOPPI FONTANA, Professeur de L’Université de Campinas-Brésil, chercheur visitant au laboratoire Triangle ENS
AVFT, Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail
Pascaline LAMARE, française de Québec
Poule Pondeuse, blogueuse, www.poule-pondeuse.fr
Marie-Alice CHASSERIAUD, graphiste et féministe
Fabienne, blogueuse
Anne-Lina, docteure en santé publique
Gogo, twitto @santedefrance
Christine DETREZ Maître de conférence HDR en sociologie à l’ENS de Lyon
10lunes, sage-femme auteure du blog http://10lunes.com/ Maternités, paternités, histoires de vie, petits récits et autres brèves de sage-femme
CIANE, Collectif interassociatif autour de la naissance
Dr Michel SCHMITT, médecin, chef de pôle hospitalier, auteur de plusieurs ouvrages sur la bientraitance à l’hôpital
Martine SILBER, journaliste et blogueuse
Coryne NICQ, dircom, engagée pour un entreprenariat plus humain et plus responsable
Judith Silberfeld, journaliste, rédactrice en chef du site d’information Yagg.com
Martine Chriqui-Reinecke, psychologue clinicienne, consultante
Céline Darmayan, réalisatrice du film Entre leurs mains
Geriroz, Femme twitto, en invalidité
M.J. Keller, présidente de l’ordre des sages femmes
Agathe Tournesoleil, sage-femme, blogueuse

i « On pourrait effectivement demander à chaque personne l’accord pour avoir un toucher vaginal de plus mais j’ai peur qu’à ce moment-là, les patientes refusent. » http://www.metronews.fr/info/touchers-vaginaux-sur-patientes-endormies-un-tabou-a-l-hopital/moaC!txk2bsiOnYXIU/
ii Ne vous semblerait-il pas normal de lui demander son consentement ?
– C’est aller trop loin dans la pudibonderie !

jeudi 13 novembre 2014

On m'a dit que...

On m'a dit que...
  • je ne pouvais pas "avoir" un stérilet car je n'ai pas encore eu d'enfant,
  • je ne pouvais pas avoir recours à la stérilisation car je voudrais peut-être des enfants dans quelques années,
  • je devais avoir un frottis même si j'ai moins de 25 ans, parce que j'ai commencé à avoir une activité sexuelle il y a quelques années,
  • je devrais faire une mammographie avant 50 ans parce qu'on sait jamais et qu'il vaut mieux dépister trop tôt que trop tard,
  • je devrais faire une mammographie à 80 ans parce qu'on sait jamais et qu'il vaut toujours mieux dépister,
  • je ne devais pas avoir de relations sexuelles pendant la grossesse,
  • je devais faire le dépistage du diabète gestationnel même si je n'ai aucun facteur de risque parce qu'on sait jamais et qu'il vaut mieux faire un test pour rien, 
  • je ne devais pas prendre de bain après un accouchement,
  • je devais attendre un mois pour reprendre les rapports sexuels avec mon mari mais que "ça" devait être fait avant la visite post-natale à six semaines,
  • je devais ne donner que 4 fois le sein par 24 heures à ma fille de deux mois,
  • je ne devais SURTOUT PAS m'endormir avec elle dans mon lit,
  • je ne devais surtout pas utiliser de liniment pour nettoyer ses fesses,
  • je n'avais pas besoin de faire la rééducation du périnée car j'ai eu une césarienne...
On dit tellement de choses aux femmes, enceintes ou non et aux jeunes accouchées.
On dit tellement de choses qui ne sont pas le moins du monde justifiées.

Et pourtant, en médecine, et donc en gynécologie-obstétrique, nous sommes tenus à ne délivrer que des informations conformes aux données actuelles de la science, comme il nous l'est clairement exigé dans nos codes respectifs de déontologie.
Art 32 du Code de Déontologie des Médecins : "le but du médecin est d'apporter au patient la résultante des connaissances  acquises tout au long de ses études, et de son expérience, à condition qu'elles soient conformes aux données actualisées de la science". 
Art 11 du CDM : "il devra constamment mettre à jour ce qu'il a appris". 
Art R4127-325 (Code de Déontologie des Sages-femmes) : "dès lors qu'elle a accepté de répondre à une demande, la sage-femme s'engage à assurer personnellement avec conscience et dévouement les soins conformes aux données scientifiques du moment que requièrent la patiente et le nouveau-né".
Art R4235-11 (Code de Déontologie des Pharmaciens) : les pharmaciens ont le devoir d'actualiser leurs connaissances.

On parle également d' "Evidence-based medicine" que l'on peut définir ainsi : l'"Evidence-Based Medicine" (EBM ou médecine factuelle) se définit donc comme l'utilisation consciencieuse et judicieuse des meilleures données (preuves) actuelles de la recherche clinique dans la prise en charge personnalisée de chaque patient" (Sackett, 1996). Ces preuves proviennent d'études cliniques systématiques, telles que des essais contrôlés randomisés, des méta-analyses, éventuellement des études transversales ou de suivi bien construites. (Source  et source)

Nos conseils, nos "on dit que", devraient donc toujours être basés sur les données actuelles de la science. 
Lors de mon DIU de lactation humaine et d'allaitement maternel, c'est ainsi qu'étaient dispensés les cours. Des études, des études et encore des études.

Seule une médecine basée sur les preuves peut être vraiment respectueuse du patient. Nos patients ne sont pas des enfants à qui l'on peut raconter des "bobards" car ils sont trop jeunes ou trop immatures pour comprendre. Nos patients devraient être nos collaborateurs et une collaboration ne peut fonctionner sans une parfaite franchise et honnêteté. 

Alors, pourquoi, en gynécologie-obstétrique, en 2014, presque 2015, entend-on encore tous ces "on m'a dit que" ? 

La féministe cynique en moi répondrait très facilement : "parce que ce sont des femmes". Les femmes ont été si longtemps considérées comme secondaires par rapport aux hommes, comme incapables de prendre des décisions. Mais pourtant, ce sont aussi des femmes, sages-femmes, médecins ou pharmaciennes, qui répètent ces "on m'a dit que"... Sauf qu'être une femme ne sous-entend pas être féministe et que la médecine reste encore actuellement un milieu très patriarcal.

Mais est-ce la seule raison ?

Une autre réponse me vient à travers la théorie des "tiroirs de la communication".

En effet, lors du cours sur la communication au DIULHAM, Ingrid Bayot nous avait expliqué ce qu'elle appelait "les tiroirs de la communication". 
    1. On trouvait en premier tout ce qui touchait à l'expérience : un échec d'allaitement, une erreur de diagnostic... et à l'affect : des convictions religieuses, des phobies... 
    2. Dans le deuxième, on mettait tout ce qui était démontré, scientifiquement valable : les études sur la guérison spontané des moins de 25 ans en cas de lésions cervicales, les pourcentages de mort subite du nourrisson en cas de cododo, les effets bénéfiques de l'allaitement...
    3. Dans le dernier, on retrouvait tout ce qui était adapté à tel patient : sa peur des microbes, son envie d'allaiter longtemps, son niveau socio-professionnel...
    Elle nous expliquait que lorsqu'on donne des conseils, quels qu'ils soient, on piochait tantôt dans un tiroir, tantôt dans un autre. En tant que professionnels de santé, nous ne devrions jamais nous servir du tiroir 1 (ou disons plutôt que nous devrions bien le connaître pour ne pas nous laisser parasiter). Le 2 parait idéal pour répondre aux exigences des codes de déontologie. Sauf qu'il est trop restrictif. Ne donner que des études peut très vite obtenir l'effet inverse. Ingrid Bayot nous avait expliqué que l'idéal, c'était d'identifier son tiroir 1, de se nourrir du 2 et d'utiliser le 3 pour l'adapter à CE patient

    Or, que voit-on aujourd'hui ? Un tiroir 2 malmené, un tiroir 1 hypertrophié et un tiroir 3 complètement nié.
    En effet, pour se baser sur des études, il faut encore qu'il y en ait. Ou qu'on donne du crédit à celles qui existent. Or, les études que l'on peut trouver en gynécologie et obstétrique se penchent généralement sur des sujets plus "sérieux" que celui de ces "on m'a dit que".
    • A-t-on déjà vu une étude sur les risques infectieux liés à un la prise d'un bain en post-partum ? En tout cas, je n'en trouve pas lorsque je recherche sur Google Scholar. Par contre, je trouve des articles sur la dépression du post-partum ou les hémorragies. Certes, ce sont des sujets plus "sérieux". Est-ce parce qu'il s'agit de sujets "basiques" de femmes que ces études n'ont pas été menées ? De sujets d'apparence triviaux ? Ou est-ce parce que les professionnels de santé qui mènent ces études sont déconnectés des préoccupations pratiques des femmes ? Ou que ceux qui s'en préoccupent n'ont pas accès à la recherche, comme c'est le cas pour les sages-femmes
    • A-t-on déjà vu des études sur l'impact du cododo ? Sur l'allaitement à la demande ? Sur le risque infectieux lié au port d'un stérilet ? Oui. Là, oui. Et pourtant, les professionnels les négligent. Pourquoi ?  Pourquoi en effet les professionnels de santé refusent-ils de voir ces résultats ? Pourquoi certains professionnels bafouent volontairement les recommandations (comme c'est le cas pour le dépistage des cancers féminins par frottis ou mammographie) ? Parce que leurs croyances, leurs peurs, leurs expériences personnelles viennent parasiter leur jugement. Le fameux tiroir 1.

    Voilà finalement peut-être une triple explication à ces "on m'a dit que" : trop de tiroir 1, une absence de tiroir 2 et un tiroir 3 faussé par une vision patriarcale... Un peu rapide, peut-être... Ou peut-être pas. 
    A votre avis ? 

    jeudi 30 octobre 2014

    Les contes de fées n'existent pas

    Le prince tua le dragon et délivra la princesse. Le royaume fut en fête pendant vingt-et-un jours pour fêter le retour de la princesse perdue. Alors, ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants.

    Ou pas...

    L'hôpital, son fronton, ses gens qui passent le temps dans la grisaille d'une journée sans fin : une femme enceinte de son quatrième enfant, rayonnante, son ventre pointant, levant son visage vers ce ciel qui allait bientôt accueillir son enfant près de naître. Arrive une autre femme, les traits fatigués d'une garde non encore terminée, une tasse d'un mauvais café pour lui réchauffer les mains et plus encore.
    Sourire de la première : "Bonjour, vous êtes sage-femme, n'est-ce pas ? Je vous ai croisée lors de la naissance de ma fille, il me semble."
    Le sourire fatigué de la seconde : "Oui, c'est possible. Tout se passe bien pour vous ?"
    Le sourire se transforme en gémissement, mais le regard confirme : tout se passe bien, et elle peut repartir, retourner donner la vie.
    Le sourire se fige, les larmes sont refoulées, amères mais habituelles : "si seulement, elle avait pu, ne serait-ce qu'une seule fois..." Que dire ? Que faire ? Comment justifier que certaines puissent et d'autres non ?
    Les contes de fées n'existent pas.


    Une salle d'attente : une femme enceinte de son troisième enfant, rayonnante, son ventre pointant, attendant avec impatience cette première séance de chant prénatal. Arrive une autre femme, toute timide, presque effacée, le ventre plat sur lequel elle pose ses mains avec fébrilité. 
    Sourire de la première : "oh, elle doit être en tout début de grossesse, c'est si mignon, cela me rappelle tellement de choses qu'on oublie si vite quand la grossesse avance."  Et, telle une reine-mère se penchant sur la jeune épousée royale : "Tout se passe bien pour vous ?"
    Sourire timide, yeux qui brillent : "Je viens pour faire de l'acupuncture, on m'a dit que ça marchait parfois et j'ai ma sixième FIV dans quinze jours. C'est ma dernière, alors je mets toutes les chances de mon côté."
    Le sourire se fige, le ventre plein de vie rentre autant qu'il le peut, dans l'espoir de ne pas blesser ce ventre désireux de vie. Que dire ? Que faire ? Comment justifier que certaines puissent et d'autres non ?
    Les contes de fées n'existent pas.


    Un banc sur la pelouse, baigné par le timide soleil d'une fin d'hiver : une femme enceinte de son deuxième enfant, rayonnante, son ventre pointant, attendant avec patience son compagnon qui a emmené leur fils faire du toboggan. Arrive une autre femme, l'air perdue, une liasse de papiers à la main.
    Sourire de la première : "Bonjour."
    L'absence de sourire de la seconde : "Non, ce n'est pas un bon jour. On n'y arrivera, je n'y arriverai pas. Pas seule. Ils disent que ça peut marcher avec une FIV. Mais si ça peut marcher ainsi, pourquoi ça marche pas normalement ? Et si ça marchait pas ? Tout ça pour rien ? Est-ce que je pourrai le supporter ? Les piqures ? L'hôpital ? Peut-être est-ce un signe ? Peut-être ne devons-nous pas être parents ? Peut-être serions-nous de mauvais parents ?"
    Le sourire se fige, elle ne bouge plus, tentant de se rendre la plus invisible possible et priant pour que son fils ne l'appelle pas à ce moment précis. Les larmes coulent, une main tend un mouchoir. Que dire ? Que faire ? Comment justifier que certaines puissent et d'autres non ?
    Les contes de fées n'existent pas.


    Un salon de thé, une pénombre rassurante : une femme enceinte de son premier enfant, rayonnante, son ventre pointant, découvrant avec toujours autant de plaisir ces premiers signes de vie en elle. Arrive une autre femme, son amie, celle qu'elle attend, celle qui attend.
    Sourire de la première : "Alors ?"
    Sourire las de la seconde : "Alors ils ne savent pas. Pas de raisons, tout est normal. Mais ça ne marche pas... C'est à croire qu'on ne doit pas avoir d'enfants... Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Qu'avons-nous fait qu'il ne fallait pas ? Pourtant, on a essayé vraiment. Quand on nous l'a dit, comme on nous l'a dit. En essayant de pas y penser, comme si c'était possible..."
    Le sourire se fige. La main se crispe sur ce ventre qui vient de tressaillir d'un coup de pied tout ce qu'il y a de vivant. Les larmes coulent et les bras s'ouvrent. Que dire ? Que faire ? Comment justifier que certaines puissent et d'autres non ?
    Les contes de fées n'existent pas.


    Une salle de bal, des ballons, des rires et de la joie. Des coupes de champagne que certaines ne boivent pas, enceintes de leurs premiers enfants, rayonnantes, leurs ventres pointant, entourant leur amie en ce joyeux jour de son mariage.
    Sourires des premières : "Bientôt ?"
    Sourire resplendissant de la jeune mariée : "Bientôt mais on n'est pas pressé, on sait que ça peut prendre du temps. Qu'importe, tant que nos enfants grandissent ensemble !"
    Les sourires s'épanouissent, les bras se tendent, les rires fusent : "Oh oui, ils grandiront ensemble !"
    Ou pas.
    Que dire ? Que faire ? Comment justifier que certaines puissent et d'autres non ?
    Les contes de fées n'existent pas.

    Putain de contes de fées !

    jeudi 23 octobre 2014

    De la contraception du post-partum

    J'ai assisté il y a quelques jours à un échange sur Twitter sur l'allaitement. Échange entre professionnels de santé concernés et bienveillants, de ces professionnels qui ont abandonné le paternalisme médical pour un respect du patient et de ses choix. Mais pour autant, au cours de cette conversation, une phrase m'a hérissé le poil, m'a mise en colère, sans que sur le moment, je comprenne vraiment pourquoi. 

    Un de ces professionnels rapportait le fait qu'un médecin lui avait dit que la méthode MAMA (méthode de l'allaitement maternel et de l'aménorrhée) en post-partum était suffisante comme moyen de contraception et ceci lui semblait "too much", et que, dire ceci aux accouchées, c'était leur "offrir un billet pour revenir dans neuf mois". J'avoue, ça m'a fait bondir. Vraiment. 

    Mais pourquoi ? Pourquoi une réaction aussi épidermique de ma part ? (alors que, je le redis, c'était une conversation vraiment bienveillante)

    J'ai moi-même prescrit des pilules aux jeunes accouchées pendant des années.
    J'ai moi-même tenu le discours que la MAMA, c'était bien mais pas suffisant. 
    J'ai moi-même dit aux femmes (et à leurs compagnons quand ils étaient présents) que c'était "risqué" de sortir de la maternité sans moyen de contraception. 
    J'ai moi-même prescrit une pilule à bon nombre de couples infertiles au prétexte que "on ne sait jamais".

    De ce fait, bon nombre de mes patientes ont sagement, consciencieusement repris une pilule à peine quatre jours après la naissance de leur enfant. 

    Depuis, j'ai passé le Diplome InterUniversitaire de Lactation Humaine et d'Allaitement Maternel. Je connais donc les critères de la MAMA et son taux d'efficacité.
    Depuis, je fréquente des sites de partages de connaissances en gynécologie et ai appris les recommandations de la HAS et de l'OMS.

    Mais ce n'est pas tant la réalité scientifique des arguments qui m'a fait bondir. Non. C'est encore cette impression, ce sentiment que, là-encore, on imposait quelque chose aux femmes. 

    Depuis la polémique sur les pilules de 3ème et 4ème génération, beaucoup de professionnels de santé (sages-femmes et médecins) se sont remis en cause sur leur manière de prescrire. Beaucoup de patientes ont refusé de se laisser imposer des méthodes qui ne leur convenaient pas. On peut voir aujourd'hui dans les magazines et à nos arrêts de bus des plaquettes vantant le fait que "la meilleure contraception, c'est celle que l'on choisit". On respecte de plus en plus le droit des femmes à disposer de leur corps et à choisir leur méthode de contraception (enfin, restons réalistes, lorsque les femmes ont affaire à des praticiens professionnels et respectueux). 
    Et pourtant, dans le post-partum, on impose le plus souvent aux femmes de recourir à une méthode de contraception. 

    Oui, si la MAMA n'est pas respectée, la femme va récupérer une pleine fécondité. Oui. Mais pour autant est-ce lui donner un "billet pour revenir dans neuf mois ?". Les femmes ne sont pas stupides ou inconscientes. Et pour certaines, une grossesse n'est pas un "risque". D'ailleurs pourquoi utilise-t-on si facilement le terme de "risque" ? Il y a déjà un jugement dans ce terme. Il serait plus juste de dire qu'il existe une potentialité de grossesse sans méthode de contraception. Mais qui sommes-nous pour juger si c'est un risque ou non pour la femme ? 
    C'est un risque si nous lui prescrivons une méthode qui lui entraine une phlébite ou un AVC, oui.
    C'est un risque si une grossesse, rapprochée ou non, met sa vie en danger, oui (et encore, y a-t-il tant de risques à l'heure où la médecine surveille  de si près les femmes et les grossesse ?)
    Mais une absence de contraception, un risque ? Non, juste une augmentation des possibilités. 

    Arrêtons de voir les jeunes accouchées comme des idiotes. 
    Arrêtons de penser qu'elles ne sont pas capables de prendre une décision juste, pour elles.
    Arrêtons de penser à leur place. 

    Devenir mère ne nous rend pas plus bêtes qu'un autre femme, juste plus fatiguées !

    Alors, rendons-leur leur liberté de choix en matière de contraception. Et pour cela, une seule méthode me parait efficace : la parole. Expliquons aux jeunes accouchées, de la même manière que nous le ferions pour le reste de la population féminine, les différentes méthodes à leur disposition. 
    Celles qui sont compatibles avec les caractéristiques du post-partum (risque thrombo-embolique supérieur...). 
    Celles qui sont compatibles avec un allaitement (et qui ne vont donc pas faire baisser la lactation...).
    Celles qui sont compatibles avec leur profil hématologique ou vasculaire. 
    Celles qui sont compatibles avec leurs antécédants familiaux et médicaux. 
    Celles qui sont compatibles avec leur mode de vie (de jeunes mamans fatiguées). 
    Celles qui sont compatibles avec leur tolérance personnelle. 
    Celles qui sont compatibles avec leurs désirs de grossesses.
    Etc...

    Et laissons-les faire leur choix. Quel qu'il soit. Même s'il s'agit de ne pas recourir à une méthode de contraception. Et de revenir dans neuf mois.


    (et que le professionnel de santé qui a émis cette remarque soit remercié, il m'a ouvert les yeux sur mes propres contradictions !)

    Quelques liens :