mardi 10 juin 2014

Faillible

Elle m'attend tout sourire dans la salle de consultation, assise sur la chaise à côté du bureau, son dossier personnel sur les genoux et le dossier médical de la maternité qui m'attend lui, sagement, sur le bureau. 

Je rentre avec le sourire, je me présente, lui demande comment elle va et ce qui l'amène en ces lieux en cette belle journée d'été. Elle me parle de ces contractions débutantes qui commencent à lui faire mal mais ne sont pas encore très rapprochées. C'est son premier, elle ne sait pas très bien si c'est le bon moment. Je la rassure d'un sourire et lui dis que nous allons faire le point ensemble. 

Mais avant, je vais jeter un oeil à son dossier, voir s'il y a des infos dont je devrais avoir connaissance pour la prendre en charge du mieux possible. J'ouvre la première page, lis cette unique phrase inscrite en rouge et là, mon coeur et mon esprit se ferme : je ne peux pas, je ne pourrai pas m'occuper d'elle ! 

Elle ne se rend compte de rien, toute concentrée qu'elle est sur une contraction qui vient en elle mais il y a un cataclysme en moi. 

Dans ma carrière, je me suis indifféremment occupée de toutes les femmes qui m'ont été confiées, des jeunes et des moins jeunes, des pauvres et des riches, des "propres" et des "moins propres", quelle que soit leur couleur de peau ou leurs convictions politiques ou religieuses. Mais elle, non, je ne pourrai pas. Cette unique phrase en rouge a verrouillé mon cœur, me plongeant dans une blessure très vieille mais pas encore cicatrisée et qui ne le sera peut-être jamais.

Ce n'est pas sa faute, ce n'est pas la mienne. Juste celle d'un passé, d'une souffrance d'enfance qui a balayé ma vie et m'a propulsée dans le monde des adultes beaucoup trop tôt. 
Une peine qui, malgré mon professionnalisme et mon désir réel d'aider cette patiente, est bien trop vive encore. Je ne pourrai pas l'aider. Je risque au contraire de lui faire du mal, malgré moi. Elle ne mérite pas ça. Elle n'a rien fait pour ça. Elle n'est qu'une jeune femme sur le point de devenir mère et qui a fait un choix personnel. Un choix que je ne devrais pas juger. Un choix qui ne devrait pas avoir d'impact sur ce qu'elle va vivre dans les heures ou les jours qui viennent. 

Mais je ne le peux pas. C'est plus fort que moi. 

Alors, tentant de conserver malgré tout un sourire avenant, je quitte la pièce, tremblant de la tête aux pieds et vais transmettre le dossier à ma collègue. Collègue qui connait mon histoire, mon vécu et qui sans un mot mais avec un sourire comprend ce qui se passe. Et qui va rencontrer sa nouvelle patiente. 

Lorsqu'on est un professionnel de santé, on se doit de rester neutre, de prendre soin de chacun de ses patients en leur offrant le maximum, dans le respect des dernières connaissances de la médecine. 

Lorsqu'on est un professionnel de santé, on se doit d'entendre les demandes des patients et d'y répondre avec objectivité, sans que nos propres sentiments, avis personnel ou vécu n'interviennent dans cette prise en charge. 

Lorsqu'on est un professionnel de santé, on se doit de prendre en charge tous les patients avec le même professionnalisme, sans distinction pour leur couleur de peau, leur religion, leur conviction politique, leur compte en banque. 

Mais être un professionnel de santé, c'est également être un être humain, avec ses failles et ses faiblesses. 
Alors, être un professionnel de santé, c'est dans ces cas-là, savoir s'arrêter avant de mal faire et passer la main. 

Parce que si nous sommes faillibles, nos patients n'ont pas pour autant à en pâtir.

lundi 2 juin 2014

Une journée si ordinaire...

La garde débute à 7h30 dans la Grande Usine. La garde pour les sages-femmes, pas la journée des femmes qui, elle, a commencé bien plus tôt.

5h du matin pour les patientes césarisées de la veille, les dames nécessitant un bilan sanguin. 5h du matin, c'est l'heure des retraits de sondes urinaires, l'heure des prises de sang dont les résultats doivent OBLIGATOIREMENT être récupérés avant le staff de 8h. 
5h du matin, c'est également l'heure où les bébés dorment enfin, après parfois de nombreuses heures de pleurs, de marche dans le couloir, de câlins et de mots apaisants pour ces petits êtres perdus dans ce nouveau monde.
5h du matin, c'est également l'heure où les mamans dorment enfin du sommeil du juste, du sommeil réparateur, de ce sommeil qui est si indispensable pour assurer les journées et les nuits qui les attendent. 
Mais qu'importe, 5h du matin, c'est l'heure des retraits des sondes urinaires et des prises de sang. 

6h20 du matin, c'est ensuite l'heure des petits-déjeuner. Plus ou moins copieux en fonction du nombre de patientes dans le service ce jour-là, toujours à une heure où les femmes et les enfants n'ont qu'une envie : dormir !

Puis à partir de 7h, c'est la valse des intervenants : le ménage des chambres, la réfection des lits, le sacro-saint bain du bébé. Dois-je répéter que c'est toujours l'heure où femmes et enfants ne demandent qu'une chose : dormir ?

A 8h, le staff débute pour les sages-femmes, médecins, internes, étudiants... Etude des partogrammes : le travail a-t-il été harmonieux, pas trop long, pas trop court ? Pourquoi le syntocinon n'a-t-il pas été branché plus tôt ? Pourquoi a-t-on attendu que la péridurale soit posée pour rompre la poche des eaux ? Pourquoi a-t-elle poussé aussi longtemps ? ... Beaucoup de questions dont finalement les réponses importent peu. De toute façon, les sages-femmes de la nuit sont déjà parties dormir, comment pourraient-elles y répondre ? 

8h30, le tour de garde avec l'obstétricien, uniquement pour les patientes présentant des pathologies. Vite fait, bien, fait, le médecin, l'interne, l'externe, la sage-femme, l'élève sage-femme, la cadre du service. Tout ce petit monde pour regarder une cicatrice, palper un utérus... et analyser les résultats des prises de sang. 

9h, vient le ballet de la sage-femme, qui doit trouver sa place dans la chorégraphie des intervenants : le sol est mouillé ? Je repasserai plus tard. Vous donnez le bain ? Je repasserai plus tard. Vous donnez le sein ? Je repasserai plus tard... A moins que, quoi, vous aimeriez que je regarde la tétée ? Attendez, je rentre mon chariot-char d'asseau, je regarde. Vous êtes sous la douche ? Vous en avez pour longtemps ? Je vous attends ou vous préférez que je repasse plus tard ? 
C'est bon, vous êtes prête, je peux venir vous examiner ? Non, non, ne vous déshabillez pas complètement, je vais d'abord prendre votre tension puis seulement après je regarderai votre poitrine. Votre slip ? oui, voilà, maintenant, mais vous pouvez remettre votre soutien-gorge d'abord, il n'y a pas d'urgence. 
Ah, désolée, le téléphone sonne. "Allo ?" d'une main quand l'autre tente de rabattre un drap pudiquement, le temps d'une conversation qui ne devrait pas avoir lieu dans cette chambre. "Je reviens, j'essaie de faire vite". Pas assez vite, "où en étions-nous ?".
Des douleurs ? des questions ? des craintes ? je vous écoute. Enfin, si ce téléphone veut bien arrêter de sonner. 
L'allaitement ? oui, appelez-moi à la prochaine tétée, on verra ensemble pourquoi vous avez mal, comment prend ce petit gourmand. 
Vous souhaitez sortir aujourd'hui ?  Comment est la courbe de poids ? Vous vous sentez prête à rentrer chez vous ? Vous connaissez la rééducation du périnée ? Vous savez qui consulter pour votre visite post-natale ? Vous désirez un moyen de contraception ? Ah, vous souhaitez que j'en parle avec votre compagnon ? D'accord, appelez-moi quand il sera là.
Je dois faire une prise de sang à votre bébé. Avez-vous des questions sur les examens qui vont être faits ? Avez-vous signé la feuille de consentement ? Tenez, on va lui mettre les mains bien au chaud, comme ça, la prise de sang sera très facile. Est-ce que ça va lui faire mal ? Peut-être un peu, mais on va lui donner du sucre à boire et vous verrez, avec notre technique, ça ne dure que quelques secondes. 

Quoi ? La dame a fait un malaise dans la douche ?? Je vous laisse madame, n'hésitez pas à m'appelez si nécessaire. Courir dans les couloirs. Retrouver la patiente blanche comme un linge : "trop fatiguée, il a pleuré toute la nuit, je suis épuisée." Allongez-vous madame, voilà, je vous prends la tension. Oui, c'est dur les nuits. Oui, parfois, on se sent impuissantes. N'hésitez pas à lui dire. Il a du mal à prendre le sein ? Appelez-nous, on vous aidera. Mais oui, vous avez le droit de pleurer. Mais oui, ce n'est pas comme vous l'aviez imaginé. Vous serez aidée à la maison ? Vous êtes entourée ? N'hésitez pas à passer la main si vous sentez que vous en avez besoin. Passer au biberon serait plus simple ? C'est vous qui voyez mais vous savez, ce qui est difficile, ce n'est pas d'allaiter ou non, c'est surtout de vivre au rythme d'un nouveau-né. Courage, cela ne dure pas. Toute chose a un fin même si là, aujourd'hui, vous avez l'impression que le temps s'est arrêté. Vous verrez, chez vous, ce sera déjà différent. Vous pourrez prendre vos marques, ne pas être tributaire du rythme de l'hôpital ? Vous avez une sage-femme libérale qui puisse passer vous voir à votre retour ? Souhaitez-vous que je demande à une puéricultrice de la PMI de passer également ?
Ah, on m'appelle. Je dois vous laissez, cela va aller ? Je repasse vous voir dans l'après-midi, d'accord ?

Le bébé à piquer ? Ah oui, j'arrive. 
Le labo au téléphone ? Ah oui, j'arrive. 
La psy qui souhaite me parler ? Ah oui, j'arrive. 
La PMI en ligne ? Ah oui, j'arrive. 
Le 115 pour l'hébergement d'urgence ? Ah oui, j'arrive. 
La dame à descendre au bloc opératoire ? Les brancardiers ne sont pas là ? Ah oui, j'arrive. 
Les papiers à donner pour que la dame rentre chez elle et que les filles puissent refaire sa chambre, ça bouchonne en salle d'accouchement ? Ah oui, j'arrive. 
La dame en réa dont il faut palper l'utérus ? Ah oui, j'arrive.
Le mari de la dame est là, c'est bon pour la traduction, tu viens ? Ah oui, j'arrive. 
Le self ferme dans 10 min, il est 13h50, tu viens manger ? Ah oui, j'arrive... ou pas.

Le staff de 14h avec les auxiliaires de puériculture, la psychologue, l'assistante sociale, la cadre du service. La courbe de poids n'est pas bonne ? Elle te parait jaune ? Le bilan n'est pas bon ? Elle veut passer au biberon ? Elle tire son lait et elle a mal ? Comment va le petit en néonat ? La maman pleure ? Elle veut rester un jour de plus pour assister au baptême du bébé en réa ? Ils vont arrêter les soins dans deux jours et elle doit partir demain ? La pouponnière passera prendre le petit bébé X demain ? La maman est-elle prête ? Le psy est passé ? C'est un gros déni de grossesse ? 

15h : heure des coups de fil en tout genre : PMI, psy, radiologie, pédiatre...
16h : retour vers les patientes. Bonjour messieurs, bonjour mesdames, puis-je vous demander de sortir le temps de parler à madame ? Oui, promis, cela ne durera que le temps nécessaire. Oui, les enfants aussi sont priés de sortir. Oui, vous aussi madame la grand-mère. Non, monsieur, vous, vous pouvez rester si votre compagne le souhaite. Un chocolat ? C'est gentil, merci. 

Retour des patientes césarisées ce jour : comptage des perfusions, réfection de pansement si nécessaire, petite toilette pour être un peu mieux, essai de mise au sein, anti-douleurs... 
Signe clinique intrigant : appel de l'interne. On verra... 

Dossiers à remplir, feuille de transmission à préparer pour la collègue de nuit.
Toujours les sonnettes, toujours les coups de fil. 

De nouveau la relève. Ne rien oublier même si on ne rêve que de rentrer chez soi. Passer la main en insistant sur cette patiente fatiguée, douloureuse, ce ventre ballonné qui nous inquiète. 

"Bonsoir madame, je suis la sage-femme de nuit".
Non, monsieur, vous ne pouvez pas rester dormir ici. Non, mesdames, les visites c'est jusqu'à 20h, pas plus tard. Vous avez besoin de quelque chose pour la nuit ?
La nuit vous fait peur ? Parlons-en. Et n'hésitez-pas à nous appeler si nécessaire. 
Vous avez toujours mal au ventre, aux points, aux bouts de sein. Montrez-moi ça, on va voir comment tenter de vous soulager. 
Vous voulez passer au biberon ? Vous regrettez de ne pas avoir donné le sein ? Rien n'est définitif, on va en parler. 
Ce ventre est toujours ballonné ? Cela ne me plait pas, je vais appeler l'interne. Quoi ? Tu penses que c'est rien. Mais je te dis que ce n'est pas normal. Ok, ok, je ne suis que sage-femme. 

La nuit qui s'écoule, lentement, au rythme des sonnettes et des pleurs, avec l'arrivée de nouvelles patientes. Essayer de poser ses jambes. Ne pas s'endormir devant l'ordinateur. Ne pas céder à la tentation du biberon donné à 3h du matin pour apaiser l'enfant et la mère. 

5h, l'heure des prises de sang et des retraits de sonde. "Pardon, je suis désolée de devoir vous réveiller. Oui, je sais, vous dormiez bien et elle aussi."
5h, l'heure du coup de fil à l'interne : "elle est vraiment pas bien, je veux que tu passes la voir. Non, ça ne peut pas attendre le staff de 8h. A quoi je pense ? A un syndrome d'Ogilvie. Je te dis de venir."

7h30 : l'heure de la relève. Tout recommence.

A oui, on va redescendre cette patiente en salle de réveil. Syndrome d'Ogilvie, oui.

dimanche 25 mai 2014

A celles qui ne fêtent pas les mères

Aujourd'hui, en France, nous fêtons les mamans.
Aujourd'hui, dans de nombreux foyers, des enfants vont réciter des poésies apprises à l'école et offrir des cadeaux faits par leurs petites mimines de tout leur cœur.
Aujourd'hui dans de nombreux salons, des adultes vont se retrouver avec leurs parents, bouquets de fleurs (ou non) à la main. 

Avec des envies d'amour, de réconciliation, des regrets ou des rancœurs, un sentiment d'obligation ou d'indifférence...

La fête des mères, cette fête qui peut à la fois faire fondre nos coeurs et les endurcir, nous porter vers l'allégresse comme vers la peine. 
Parce qu'il y a des fêtes qui ne peuvent que réveiller nos souffrances plus ou moins enfouies. 

Parce qu'il y a des fêtes que certaines femmes souhaiteraient ne jamais voir venir sur leur calendrier. Celles qui n'ont plus de mère, celles qui souhaiteraient ne plus avoir CETTE mère, celles qui rêvent tellement de devenir mère, celles qui sont malheureuses d'être mère...

Il y a celles qui ont perdu leurs repères, qui découvrent la maternité sans personne pour leur tenir la main, pour les rassurer.
Celles qui vont avancer dans le noir et finalement, créer leur propre lumière. Celles qui trouveront la force en elle... ou craqueront en appelant à l'aide d'autres personnes. 
Celles qui pleureront lorsqu'elles se rendront compte qu'elles n'ont personne pour raconter des anecdotes de leur propre enfance à leurs enfants.
Celles qui allumeront des bougies pour les grand-mères absentes... et tenteront de les faire connaitre à des enfants en demande.

Il y a celles qui souffrent en silence et celles qui osent taper du poing sur la table (ou sur leur smartphone) pour crier au monde leur tristesse. 
Celles qui sont résignées et celles qui ne veulent jamais perdre espoir, même quand la médecine a, elle, baissé les bras. Celles qui se demandent encore et toujours "pourquoi ?" et qui n'auront jamais de réponse satisfaisante.
Celles qui restent heureuses malgré tout d'apprendre des naissances ailleurs que dans leur maison et celles qui n'en peuvent plus. Celles qui préfèrent se protéger, celles qui ne veulent plus avoir à éviter. Celles qui se replient sur elles pour ensuite mieux s'ouvrir au monde.

Il y a celles qui ont été mères mais n'ont jamais réussi à s'y faire. Celles qui n'ont pas pu, ou voulu garder ces enfants. Et qui vivent, survivent - ou non - avec cette absence.
Celles qui ne l'ont été que trop brièvement et qui souffrent toujours dans leur corps, dans le cœur, de cette absence insupportable.
Celles qui ont dû prendre des décisions déchirantes en renonçant à donner la vie... en ne donnant que la mort. Celles qui n'ont pas eu le choix, le destin ou d'autres ayant choisi pour elles.

Chacune d'entre elles fait comme elle peut, comme elle veut et essaie de trouver son chemin.
Et nous, sages-femmes, nous les rencontrons toutes et toutes, nous ne pouvons que tenter de les accompagner sur leur propre chemin.

Alors, aujourd'hui, plutôt que de tourner mes pensées vers toutes ces mamans que j'ai rencontrées, je vais porter mon attention à toutes ces femmes qui souffrent de l'absence, de cette absence, de ces absences, si brulantes, si déchirantes, si impossibles à oublier. Comme cela l'est pour moi.

mercredi 14 mai 2014

Des femmes et des sages-femmes

Lorsque j'ai changé de maternité, passant de ma petite Maternité Adorée de niveau 2 (2000 accouchements par an) à ma Grosse Usine de niveau 3 (4500 accouchements par an), j'ai dû repartir de zero. 

En effet, il y a des métiers où l'on considère qu'un diplôme associé à un certain nombre d'années d'expérience sont suffisants pour justifier du "sérieux" d'un professionnel. En tant que sage-femme, je n'ai jamais ressenti cela. Autant quand j'étais élève, je pouvais comprendre et accepter de devoir faire mes preuves à chaque début de stage. Après tout, les écoles sont toutes différentes et les étudiants n'ont pas l'opportunité de pratiquer tous de la même manière. Mais cela a continué lorsque j'ai été diplômée, les collègues médecins ou sages-femmes restant méfiants sur cette "nouvelle sage-femme qui débarque". 

Le problème d'un tel comportement, outre le fait qu'il donne l'impression de toujours être "incapable d'être au niveau requis", c'est qu'il est aussi très castrateur. Si l'on est une sage-femme forte de ses convictions et de ses compétences et que l'on est en présence de collègues ouverts et accueillants, cela se passe sans souci. Pour peu que l'on soit un chouïa timide ou que les autres se sentent supérieurs à vous, cela devient vraiment difficile. 

Notamment lorsqu'on est soi-même une adepte du "respect de la physiologie" et que la maternité qui nous accueille est plutôt un temple de la pathologie et de la médicalisation. 

Je m'étais donc posé la question de "que faire ? Laisser parler mon instinct de sage-femme ou me couler dans le moule pour ensuite faire émerger ma vraie personnalité lorsque je me serai sentie plus assurée dans ce nouvel hôpital ?". Heureusement pour moi, la réponse est venue de la seule personne qui pouvait, qui devait me l'apporter : ma patiente. Ma première patiente lors de cette première garde dans ce tout nouvel environnement. Une primipare au travail fulgurant et qui était tellement "bien" sur le côté qu'elle m'a convaincue de la laisser ainsi. J'étais ravie, elle aussi même si un tantinet déboussolée par la puissance de ce qu'elle venait de vivre. Mais cela n'aurait-il pas été le cas dans n'importe quelle position ? 

Grâce à cette patiente, j'ai pu commencer à travailler dans ce nouveau poste en confiance, confiance en les femmes (mais cette confiance, je ne l'avais pas perdue) mais surtout confiance en moi, en mes capacités d'accompagnement, en mes possibilités de continuer à offrir aux femmes un accouchement le plus respecté possible malgré l'ambiance pro-médicalisation du lieu. Confiance également en mes capacités à m'imposer auprès de mes nouvelles collègues.
D'ailleurs, la collègue qui me "doublait" ce jour-là m'avait dit par la suite avoir été impressionnée par mon courage à entamer ainsi ma "carrière" chez eux. 

Cela m'avait rendu forte, prête à tout recommencer sur de bonnes bases. (Heureusement d'ailleurs car il m'a fallu dès le premier mois m'imposer également auprès d'une cadre tyrannique, aurais-je eu le courage de le faire si cette femme ne m'avait pas donné cette force ?)

Si les sages-femmes sont les fées penchées sur les berceaux des enfants, les femmes sont notre moteur, celui qui nous pousse à toujours nous dépasser, nous révéler.

Vous allez me dire : "Mais pourquoi évoquer ceci maintenant ?"

Pour cette raison : dans son billet, Laura Bodey évoque les difficultés qu'ont certaines sages-femmes à s'autoriser à proposer des positions autres que l'accouchement en position gynécologique à leurs patientes. J'avais moi-même évoqué cela il y a peu dans un billet.

Ces deux billets, associés à ce souvenir qu'ils ont réveillé en moi, m'ont fait prendre conscience d'une chose. 
En vérité, sans une femme, une sage-femme n'est rien. Nous sommes là pour être à leurs côtés, pour les soutenir, pour nous assurer qu'elles vivent un des actes fondateurs de leur vie dans la sécurité médicale et émotionnelle. Nous sommes là pour accueillir leurs enfants et nous assurer qu'ils vivent ce passage vers la vie dans les meilleures conditions possibles. 
Mais sans les femmes, nous ne serions que des techniciennes, de parfaits automates capables de lire des courbes, de calculer la dilatation d'un col, de pratiquer la réanimation d'un nouveau-né. 

C'est parce qu'une femme est capable de nous dire, de nous faire comprendre que dans telle ou telle position elle se sent mieux que nous allons pouvoir lui faire des propositions pour soulager sa douleur. 
C'est parce qu'une femme est capable de comprendre, de ressentir ce qui est bon pour son bébé à ce moment précis que nous pourrons l'accompagner dans un choix d'alimentation au sein ou au biberon. 
C'est parce qu'une femme est capable de nous dire quelles sont ses peurs (ou en tout cas, qu'elle en a) que nous pourrons essayer de la guider, de l'accompagner sur le chemin de l'apaisement. 
C'est parce qu'une femme est capable de reconnaitre que c'est difficile que nous pourrons être là pour la soutenir et l'aider à avancer. 
C'est parce qu'une femme est capable de nous dire ce qu'elle souhaite dans sa vie de femme, de d'épouse, d'amante, de mère, que nous pourrons l'accompagner tout au long de son suivi gynécologique.

Alors, mesdames, dites-le nous !!! 
Et que toutes ces sages-femmes qui sont marquées par l'ignorance, l'habitude, la peur, toutes ces sages-femmes qui n'osent créer de nouveaux sentiers à battre, toutes ces sages-femmes qui se sentent écrasées par le regard castrateur de leurs pairs sachent qu'elles peuvent le faire, qu'elles doivent le faire, pour vous, mais aussi pour elles !

jeudi 24 avril 2014

Donc, "tout est dans la tête" ?

Attention, en mode énervée !

Il semblerait que cette histoire de "point du mari", qui presque un mois plus tard soulève toujours autant les passions, devienne ce qu'elle devait être : un révélateur des maltraitances dont sont victimes les femmes et de la manière dont certains (oui, j'insiste sur le certains) les considèrent. 

Sur le fond, j'en suis plutôt ravie : la parole devait être libérée et les femmes devaient ouvrir les yeux. Les soignants aussi.

Mais certains semblent pourtant préférer insulter les femmes et mépriser une profession plutôt que de croire l'évidence. 

Ainsi, pour le grand Docteur Marty, président du Syndicat des Gynécologue-Obstétricien de France (quand même.... hein !), tout se passe "dans la tête des femmes" et il s'agirait d'un "fantasme qui éveille l'excitation". PARDON ??? Ai-je bien compris ? Ce que les femmes ayant été victimes de ce point (ou de toute suture d'épisiotomie désastreuse) recherchent, c'est une excitation ???
Les femmes seraient donc des "hystériques" cherchant à attirer l'attention sur elles, peu importe le nombre de sages-femmes (professionnelles médicales pour autant...) qui sont sorties du silence pour dénoncer ce geste. 
Et donc, il ne faudrait pas y accorder autant d'importance puisque "tout est dans leur tête". Quand on pense que ce grand docteur a justifié son refus de reconnaitre les sages-femmes à leur juste valeur par l'argument que "les femmes ne sont pas que des utérus, elles ont aussi des cerveaux", ça en devient franchement risible. 

Et plus encore que cela, cela démontre clairement la manière dont les femmes sont prises en charge... en tout cas par cet homme et par ses pairs : 
- si une femme souffre dans sa chair, dans sa zone la plus intime, dans une zone tellement "mystérieuse" pour les hommes qu'ils ont créé ce terme d'"hystérie" pour définir une névrose : névrose en lien avec l'utérus pour les non-hellenistes,  c'est forcément "faux", ce n'est pas une vraie douleur, tout se passe dans sa tête...
- si une femme souffre dans sa tête, c'est de toute façon négligeable puisque ça se passe dans sa tête.
Donc, si vous êtes une femme et que vous souffrez, ce n'est pas important. 

(Ok, ok, je caricature, mais quand même...)

Mais quand arrêtera-t-on de traiter par le mépris les femmes, ces femmes qui représentent quand même la moitié de l'humanité ??? 

Et puisque ce grand docteur n'est plus à un mépris (ni à une contradiction) près, alors qu'il clame que ce point du mari n'existe pas et n'est qu'un fantasme féminin, il est quand même capable de nous dire que "La chirurgie est du domaine de l'art, on peut penser que certains médecins ont eu l'idée qu'en modifiant un peu leur façon de suturer, ils amélioreraient un peu la sexualité, et ça, ça ne nous choque pas". Hum, ai-je bien lu ??? N'est-ce pas une manière comme une autre de reconnaitre l'existence de ce geste ??? 
Donc, ce grand docteur reconnait que certains pratiquent ce geste, mais que, comme c'est de l'art, ça ne le choque pas !! 

Oh, les femmes ont-elles donné leur accord pour être traitées comme un objet et pas comme un être humain ? Les femmes sont-elles de la glaise que l'on peut manipuler à l'envie ? Et si le résultat ne convient pas, on fait quoi ? On le jette comme un vulgaire brouillon ???

Mais comment peut-on mépriser quelqu'un à ce point ?

Notons également que ce grand docteur reconnait que certains médecins ont jugé que cela améliorerait la sexualité de leur patiente. Mais que savent-ils de la sexualité de cette patiente ? De cette femme qu'ils rencontrent probablement pour la première fois le jour de leur accouchement ? Qui sont-ils pour juger sur quels critères une sexualité doit être satisfaisante ? La sexualité des uns n'est pas celle des autres et chacun vit sa sexualité comme il le souhaite, tant que cela est fait dans le respect et avec le consentement de son/sa partenaire. En quoi un médecin peut-il se permettre de croire que l'on peut classer la sexualité comme on classerait l'efficacité d'un médicament ?

Enfin, le grand docteur ayant souhaité réagir aux remarques soulevées par ce premier article, je note quand même deux chose, puisqu'il se défend en disant ceci : "Il nous est apparu important de donner cette information à l'occasion de la polémique sur ce que certains ont voulu appeler "le point du mari", avec le souci que les populations masculines et féminines n'investissent pas trop dans des possibilités chirurgicales d'améliorer leur situation dans leur vie sexuelle. Les accouchées ne devaient pas craindre non plus qu'un geste au cours d'une réfection périnéale puisse avoir un effet négatif durable."
Intéressant de noter que ce qui lui pose souci dans cette polémique, c'est en premier lieu la crainte que les couples sollicitent les médecins afin d'améliorer leur vie sexuelle. Non, son souci n'a pas été de rassurer les femmes sur une pratique qu'il va tout faire pour éradiquer, non, non. Non, ce docteur ne veut pas que les couples le voient comme le "sauveur de leur couple" !!! 
Et en deuxième point, il ne fait jamais que nier les effets indésirables que pourraient entrainer une épisiotomie ou une suture mal faite. 
Mais comment peut-on oser dire de telles choses ???? 

Et comment cet homme, si intelligent, si diplômé, censé représenter l'ensemble des gynécologues-obstétriciens de France, n'a-t-il pas compris que cette polémique était également un cri du cœur à l'encontre de toutes les maltraitances dont sont victimes les femmes dans le milieu médical ? N'a-t-il pas vu que la notion de respect, d'information éclairée et de libre consentement sous-tendait toute la polémique liée au point du mari ? Non...

vendredi 18 avril 2014

Juste un petit verre d'eau

Il est 20h dans le service des suites de couche et je termine mes papiers en attendant ma relève qui n'aura lieu que dans 45 minutes. Tout est calme et c'est dans un quasi silence (à quelques pleurs d'enfants près ;-) ) que j'entends la porte de l'ascenseur s'ouvrir. 

Mon bureau se situe juste en face et je la vois tout de suite, tremblante, en larmes. Elle semble ne pas trop savoir où devoir aller. Je me porte vers elle et je n'ai que le temps de lui dire un "bonsoir ?" qu'elle me tombe dans les bras, en sanglotant. Je l'emmène tout doucement dans mon petit bureau cagibi, je l'assois sur ma petite chaise brinquebalante et entre deux sanglots, je lui propose un sourire et un verre d'eau. Elle accepte les deux. 

Lorsque je reviens vers elle avec le verre d'eau à la main, elle est en train d'essuyer ses larmes. 

"Que se passe-t-il, Madame ?
- Je saigne... Je crois que je suis en train de faire une fausse couche..."

Les larmes reviennent et je lui prends doucement la main, lui laissant le temps nécessaire pour revenir vers moi. 
Quand la crise est passée, nous parlons, je l'interroge le plus doucement possible et je finis par comprendre qu'elle n'a perdu que très peu de sang, sur une grossesse très récente, sur une première grossesse très désirée. J'essaie de la rassurer, de lui faire comprendre que cela ne veut pas dire que c'est fini et qu'une échographie pourrait la rassurer. Nous appelons ensemble l'interne de garde qui est disponible immédiatement. Elle part avec lui en me lançant un dernier petit sourire incertain. 


Je suis en pleine relève avec ma collègue de nuit lorsqu'elle frappe à la porte de notre bureau. Ce n'est plus la même femme : son visage porte cette lumière si particulière de la vie et elle me tend en tremblant l'image que lui donnée l'interne, celle d'un enfant en devenir en pleine forme !
Elle me serre dans ses bras et part très vite avec un "merci" qui semble venir du plus profond d'elle même. 

Cinq mois plus tard, je suis de nouveau d'après-midi en suites de couche et une auxiliaire de puériculture vient me voir : "Je crois qu'il y a une dame pour toi."

Ah ? Dans un hôpital, lorsqu'on est sage-femme de base, nous n'avons pas du tout de patientèle à nous. Alors je m'interroge. 

Malgré ses kilos en plus, je la reconnais tout de suite, notamment à son regard affolé qui me cherche et se calme lorsqu'elle me trouve enfin. Sans même que je dise le moindre mot, elle me serre dans ses bras et me souffle très vite "il y a un problème avec le bébé". 

Comme la première fois, je l'installe dans mon bureau-cagibi, sur ma petite chaise et comme la première fois, je lui propose un sourire et un verre d'eau. 
Alors elle me raconte qu'on vient de diagnostiquer un kyste de l'ovaire à sa petite fille. Elle me rapporte les mots du médecin, très rassurants mais pas suffisamment pour elle. Elle semble avoir besoin que moi, je lui confirme tout cela. Alors, je reprends les échographies avec elle et ensemble, nous convenons qu'en effet, ce n'est pas anodin mais pas du tout grave. Je lui dis toute ma confiance pour le médecin qui la suit et qui va s'occuper de drainer ces kystes avant la naissance.
Enfin, elle accepte le diagnostic. Enfin, elle souffle en comprenant que ce n'est pas si grave que ça. Elle me quitte rassurée, en me promettant de venir me tenir au courant. Je n'ose lui dire qu'elle n'y est pas obligée, cela semble important pour elle. 

Je la verrai ainsi régulièrement, à chaque ponction, à chacune de ses consultations qui, par le plus grand hasard, ont toujours lieu des jours où je travaille. 
Elle me demande un jour si je serai là pour son accouchement et c'est avec beaucoup de délicatesse que lui explique qu'il m'est impossible de faire une telle promesse. Serai-je de garde en salle d'accouchement, en suites de couche le jour où elle se mettra en travail ? Serai-je tout simplement là ? 
Alors, je lui parle de mes collègues, toutes aussi professionnelles et attentives que moi. Je lui parle de mes collègues qui lui auraient toutes offert ce premier verre d'eau. Elle en convient en souriant.


Je la verrai pour la dernière fois en suites de couche, sa petite fille dans les bras, souriante, heureuse. Et c'est sur un dernier verre d'eau que nous nous quitterons, pour ne plus jamais nous revoir. 

Mais qu'importe, elle n'en avait plus besoin.

vendredi 11 avril 2014

Une si longue nuit...

Encore une garde de nuit qui commence dans le calme dans ma Maternité Adorée. Aucune patiente, mes collègues et moi avons même pour une fois le temps de manger à un horaire quasi normal. Nous en sommes au dessert quand la sonnette nous rappelle à l'ordre. Comme je suis la seule à avoir déjà fini, j'y vais, le sourire aux lèvres.

Je la reconnais tout de suite et je reconnais tout de suite la suite la situation. Elle se tord devant la porte, tenant son tout petit ventre, soutenue par son mari dont le visage crispé laisse transparaitre toute la peur qui le hante. Je la prends délicatement par le bras pour l'emmener en salle de consultation : nul besoin d'un thermomètre pour savoir qu'elle est brûlante de fièvre, nul besoin d'un tocographe pour savoir que les contractions sont déjà à l’œuvre. Son enfant ne devait naitre que dans cinq mois...

Comme l'année précédente, je cherche les bruits de coeur, en vain. 
Comme l'année précédente, je cherche une minuscule activité cardiaque à l'échographie, en vain.
C'est la quatrième fois qu'elle vit cette situation, la seconde en ma compagnie, et même si je sais qu'elle ne me reconnait pas, elle lit sur mon visage l'horrible vérité. Ce sont ses hurlements qui font venir mes collègues, ainsi que le médecin qui confirmera mon diagnostic. 

Pourra-t-on lui laisser le temps d'accepter cette nouvelle ? Impossible, la fièvre a déclenché le travail, elle va accoucher dans les heures qui viennent, et nulle aide médicamenteuse ne lui sera proposée, toujours la faute à cette foutue fièvre. 

Je l'installe en salle d'accouchement, le plus confortablement possible mais rien ne pourra apaiser la douleur qu'elle ressent dans son coeur, dans son corps. Son mari est sous le choc à ses côtés, et j'ai l'impression d'être désormais la seule personne vivante dans cette pièce. 

Les contractions vont et viennent, elle reste prostrée, n'émettant que quelques gémissements au plus fort de la douleur. Je ne sais que faire pour l'aider, elle semble inaccessible à toute parole. Alors, je fais la seule chose qui me parait évidente : je lui prends la main, délicatement afin de ne pas lui imposer une présence. Elle la serre sans me regarder, et ne la lâchera plus.
Les heures s'écoulent, lentement, dans un silence de plomb que seuls ses gémissements viennent rythmer. Le travail avance et c'est aux heures les plus sombres de la nuit qu'elle mettra son enfant mort-né au monde. Alors, elle s'autorisera ce hurlement. Alors, son mari versera des larmes. Et moi avec lui.

Ils passeront une grosse heure avec leur enfant avant de me le confier, ses mots sont déchirants, mélange d'amour et de demande de pardon. 

Alors que je les laisse dans leur chambre, je me rends compte que nos regards ne se sont jamais croisés. Elle était trop tournée vers sa peine pour laisser l'extérieur l'approcher.

Lorsque je reviens en garde la nuit suivante, elle n'est déjà plus là, ayant préféré retourner au plus vite chez elle. Même si je le comprends, cela me laisse un goût d'amertume : ai-je su l'aider ? Aurais-je pu l'aider ? Je ne le saurai jamais. Pas même lorsque je la retrouverai de nouveau un an plus tard, pour l'accompagner dans la naissance par césarienne d'un enfant alors vivant et à terme, son sourire et son bonheur en cet instant m'interdisant de la renvoyer vers un passé qu'elle venait enfin de dépasser.